246
BOILEAU.
A la cour et dans le monde, qu’était Boileau dans son bon tempsayant les infirmités croissantes et la vieillesse chagrine? Il était pleinde bons mots, de reparties et de franchise ; il parlait avec feu, maisseulement dans les sujets qui lui tenaient à cœur, c’est-à-dire sur lesmatières littéraires. Une fois le discours lancé là-dessus, il ne s’y ména-geait pas. M me de Sévigné nous a fait le récit d’un dîner où Boileau,aux prises avec un jésuite au sujet de Pascal, donna aux dépens duPère, une scène d’excellente et naïve comédie. Boileau retenait demémoire ses vers, et les récitait longtemps avant de les mettre sur lepapier; il faisait mieux que les réciter, il les jouait pour ainsi dire.Ainsi, un jour, étant au lit (car il se levait tard) et débitant au docteurArnauld, qui l’était venu voir, sa troisième épître où se trouve le beaupassage qui finit par ces vers :
Hâtons-nous, le temps fuit, et nous tx-aîne avec soi :
Le moment où je parle est déjà loin de moiî
il récita ce dernier vers d’un ton si léger et rapide, qu’Arnauld, naïf etvif, et qui se laissait faire aisément, de plus assez novice à l’effet desbeaux vers français, se leva brusquement de son siège et fit deux ou troistours de chambre comme pour courir après ce moment qui fuyait. —De même Boileau récitait si bien au Père La Chaise son épître théolo-gique sur Y Amour de Dieu, qu’il enlevait (ce qui était plus délicat) sonapprobation entière.
Pour jouir de tout l’agrément du Lutrin, j’aime à me le figurerdébité par Boileau avec ses vers descriptifs et pittoresques, tantôt sombreset noirs comme la nuit :
Mais la Nuit aussitôt de ses ailes affreuses
Couvre des Bourguignons les campagnes vineuses ;
tantôt frais et joyeux dans leurs rimes toutes matinales :
Les cloches dans les airs, de leurs voix argentines,
Appelaient à grand bruit les chantres à matines;
avec ces effets de savant artifice et de légèreté, quand, à la fin du