VOLTAIRE.
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toujours été remise en question par la jeunesse survenante; car les jeunesgens, à leur insu, au moment où ils entrent activement dans la vie, cher-chent plutôt dans les hommes célèbres du passé et dans les noms envogue des prétextes à leurs propres passions ou à leurs systèmes, desvéhicules à leurs trains d’idées et à leurs ardeurs : soit qu’ils les épou-sent et les exaltent, soit qu’ils les prennent à partie et les insultent,c’est eux-mêmes encore qu’ils voient à travers; c’est leur propre idéequ’ils saluent et qu’ils préconisent, c’est l’idée contraire qu’ils rabaissentet qu’ils rudoient. Voir les choses telles qu’elles sont et les hommes telsqu’ils ont été est l’affaire déjà d’une intelligence qui se désintéresse, etun effet, je le crains, du refroidissement.
Je dis que pendant trois générations successives Voltaire a été sai-nement apprécié de quelques-uns, bien que ces jugements soient commeen pure perte et qu’ils n’aient pu se consolider encore et s’établir parmitous. Comptons un peu. De son vivant, il a été parfaitement jugé etconnu, tant pour ses bonnes qualités que pour ses défauts, pour sesbelles et charmantes parties que pour ses folies et ses détestables tra-vers, par des personnes de sa société et. jusqu’à un certain point, deses amis. Qui voudrait recueillir dans les Correspondances du temps lesmots et les jugements de madame Du Deffand, du président Hénault etautres de ce monde-là sur Voltaire, les jugements du président de Brosses,de Frédéric, de madame de Créqui (j’en ai donné des échantillons),quiconque ferait cela aurait l’idée d’un Voltaire vrai, non convenu, nonidéalisé et ennobli par l’esprit de parti, et auquel on laisserait toutefoisla gloire entière de ses talents. Mais cette opinion de quelques témoinsclairvoyants et bien informés se transmit peu. L’éloignement où Voltairese tint dans ses dernières années, la révérence qu’il inspirait de loin,dans son cadre de Ferney, aux générations nouvelles qui n’avaient rienvu de sa pétulante et longue jeunesse, le concert de louanges que savieillesse habile et infatigable avait fini par exciter en France et enEurope, tout prépara l’apothéose dans laquelle il s’éteignit et contrelaquelle bien peu de protestations alors s’élevèrent. Cependant il avaitcontre lui au fond, même dans le parti de la philosophie dès lors triom-phant, les disciples et les sectateurs de ce Rousseau qu’il avait méconnuet outragé. Après que la Révolution eut fait son œuvre de ruine, biendes anciens adorateurs de Voltaire se^détachèrent de son culte plus qu’à