VOLTAIRE.
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demi ; ils sentirent le prix des institutions qu il avait imprudemmentsapées ; ils se dirent qu’il les aurait, lui aussi, regrettées comme il lesregrettaient eux-mêmes; on se rendit mieux compte de ses inconsé-quences, et, en gardant de l’admiration pour l’esprit inimitable et sédui-sant, on en vint à le juger avec une sévérité morale justifiée parl’expérience. Marie-Joseph Chénier continuait de tout admirer de Vol-taire, et l’Ëpître qu’il lui adressa put devenir le programme brillant dupeuple des voltairiens : mais les gens de goût et dont en même tempsl’esprit s’ouvrait à des aperçus d’un ordre plus élevé, des hommes telsque M. de Fontanes, par exemple, savaient fort bien concilier ce queméritait-en Voltaire l’auteur charmant, et ce qui était dû au satiriqueindécent, au philosophe imprudent, inexcusable. Dans cette secondegénération, Voltaire trouva donc des juges très-éclairés, très-équitablesde mesure, et qui surent faire les deux parts.
Quant à ce que j’appelle la troisième génération, et dans laquelle jeprends la liberté de ranger les gens de mon âge à la suite de ceux quiont une dizaine d’années de plus, c’est moins d’une admiration exces-sive qu’ils eurent à revenir que d’un sentiment plus ou moins contraire.L’influence de M. de Chateaubriand (juge d’ailleurs assez équitable deVoltaire), celle de M me de Staël, c’est-à-dire de Rousseau toujours, leréveil d’une philosophie spiritualiste et respectueuse pour la naturehumaine, l’action aussi de la Renaissance religieuse qui atteignait aumoins les imaginations quand ce n’était pas les cœurs, l’influence litté-raire enfin qui soufflait tantôt de la patrie de Gœthe et de Schiller, tantôtde celle deShakspeare, de Walter Scott et de Byron, ces diverses causesgénérales avaient fort agi sur plusieurs d’entre nous, jusque dans nospremières lectures de Voltaire. Quelques-uns étaient fentés de lui troprefuser. Mais, avec le temps, et en perdant soi-même de sa roideur etde sa morgue juvénile, on a rendu plus de justice à ce naturel parfait,à cette langue qui ne demande qu’à être l’organe rapide du plus agréablebon sens, qui l’est si souvent chez lui, et à laquelle, après tous lesessors aventureux et les fatigues de style, on est heureux de se retrem-per et de se rafraîchir comme à la source maternelle. On s’est laisséreprendre à tant de qualités de vive justesse, de raison railleuse et degrâce. Je dirai donc, sans croire nous trop accorder, que dans cettetroisième génération plus d’un esprit en est revenu, sans fléchir sur les
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