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Galerie Des Grands Écrivains Français : Tirée Des Causeries Du Lundi Et Des Portraits Littéraires / Par M. Sainte-Beuve De L'Academie Française ; Illustrée De Portraits Gravés Au Burin Par MM. Goutière, Delannoy, Leguay, Nargeot, Etc. D'Après Les Dessins De Staal, Philippoteaux, Etc.
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VOLTAIRE.

Ml

à la Bastille : il y a un accent qui me semblait déceler son âme encette crise, la plus douloureuse de sa vie. Voici la lettre :

« A MADAME DE BerNIERES.

« Jai été à lextrémité ; je nattends que ma convalescence pour abandonner àjamais ce pays-ci. Souvenez-vous de l'amitié tendre que vous avez eue pour moi; aunom de cette amitié informez-moi par un mot de votre main de ce qui se passe, ouparlez à lhomme que je vous envoie, en qui vous pouvez prendre une entière con-fiance. Présentez mes respects à M ,ne Du Deffand. Dites à Thieriot que je veux abso-lument quil maime, ou quand je serai mort, ou quand je serai heureux; jusque-, jelui pardonne son indifférence. Dites à M. le chevalier Des Alleurs que je noublieraijamais la générosité de ses procédés pour moi. Comptez que, tout détrompé que je suisde la vanité des amitiés humaines, la vôtre me sera à jamais précieuse. Je ne souhaitede revenir à Paris que pour vous voir, vous embrasser encore une fois, et vous fairevoir ma constance dans mon amitié et dans mes malheurs. »

Mais, tout bien considéré, ces mots : fai été à Vextrémité , serapportent peut-être mieux à une maladie quil eut en effet en 172/i,après avoir pris les eaux de Forges, et conviennent moins à létatlaurait mis lindigne guet-apens du chevalier de Rohan. Nous en reste-rons donc, pour sa disposition desprit, en cette heure pour lui sisérieuse, sur cet unique témoignage, cette lettre adressée à Thieriot quise trouve dans la Correspondance générale, et se lisent ces noblesparoles :

« Je suis encore très-incertain si je me retirerai à Londres : je sais que cest unpays les arts sont tous honorés et récompensés, il y a de la différence ent.e lesconditions, mais point dautre entre les hommes que celle du mérite. Cest un payslon pense librement et noblement, sans être retenu par aucune crainte servile. Si jesuivais mon inclination, ce serait que je me fixerais, dans lidée seulement dap-prendre à penser. Mais je ne sais si ma petite fortune, très-dérangée par tant devoyages, ma mauvaise santé, plus altérée que jamais, et mon goût pour la plus pro-fonde retraite, me permettront daller me jeter au travers du tintamarre de Whitehallet de Londres. Je suis très-bien recommandé en ce pays- et on my attend avec assezde bonté; mais je ne puis pas vous répondre que je fasse le voyage. Je nai plus quedeux choses à faire dans ma vie : lune de la hasarder avec honneur dès que je lepourrai, et lautre de la finir dans lobscurité dune retraite qui convient à ma façon depenser, à mes malheurs et à la connaissance que jai des hommes. »

Au retour dAngleterre, et lidée de pouvoir amener le chevalier de

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