VOLTAIRE.
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on lui racontait les injustices dont on était victime, et on sollicitait lesecours de sa plume, de son crédit. Ce ne sont à Ferney que requêtessur requêtes, de toute forme et de toute espèce : tantôt Lalli-Tollendalplaidant pour réhabiliter la mémoire de son père, tantôt une directricede théâtre à Lyon à laquelle on retire son privilège; aujourd’hui d’Ëtal-londe songeant à faire reviser son procès, demain les mainmortables deSaint-Claude à affranchir de la glèbe monacale et à rendre sujets duroi. C’est une noble idée, et qui ne saurait être tout à fait une illusion,que plus un homme est cultivé, et plus il doit être bon ; que dans uneposition élevée, et avec une renommée toute faite, on est plus aisémentimpartial et qu’on se doit à tous. Voltaire, disons-le, dans les dernièresannées de sa vie, nous apparaît, par cette suite même de lettres, commes’étant occupé activement du bien public dans sa petite contrée de Gex,et de tous les intérêts particuliers qui, de loin, faisaient appel à sonpatronage; il plaide sans cesse auprès des ministres et des sous-minis-tres pour ses colons et pour tout ce qui peut assurer leur existence ouaméliorer leur bien-être, et aussi pour les autres clients plus éloignésqui se donnaient à lui. Il est l’avocat bénévole et zélé de plus d’une bellecause. Ce qui avait pu ne paraître qu’inquiétucle fébrile devint à la finune sollicitude noble pour des intérêts généraux. Cela honore sa vieil-lesse ; cela explique qu’on ait fini par rattacher à son nom une renom-mée plus sérieuse et plus grandiose que ne semblaient l’autoriser tantd’incartades de conduite et d’inconséquences, et cela aussi fait regretterqu’il ne se soit pas toujours souvenu de ce qu’il écrivit une fois à unlibraire de Hollande, Marc-Michel Rey, qui lui attribuait dans son cata-logue des ouvrages indignes de lui :
« Mon nom ne rendra pas ces ouvrages meilleurs, et n’en facilitera pas la vente.J’aurais trop de reproches à me faire, si je m’étais amusé à composer un seul de cesouvrages pernicieux. Non-seulementje n’en ai fait aucun, mais je les réprouve tous,et je regarde comme une injure cruelle l’artifice des auteurs qui mettent sous mon nomces scandaleux écrits. Ce que je dois à ma religion, à ma patrie, à l’Académie fran-çaise, à l’honneur que j’ai d’être un ancien officier de la maison du roi, et surtout à lavérité, me force de vous écrire ainsi... »
Voltaire, absent de Paris depuis des années, et qui depuis sa pre-mière jeunesse n’y avait jamais, à l’en croire, demeuré deux ans de suite,
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