VOLTAIRE.
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avait contre ce monde parisien dont il était l’idole une prévention invé-térée : « L’Europe me suffit, disait-il un peu impertinemment; je ne mesoucie guère du tripot de Paris, attendu que ce tripot est souvent con-duit par l’envie, par la cabale, par le mauvais goût et par mille petitsintérêts qui s’opposent toujours à l’intérêt commun. » Il croyait sincè-rement à la décadence des lettres, et il le dit en vingt endroits avec uneamère énergie : « La littérature n’est à présent (mars 1760) qu’une es-pèce de brigandage. S’il y a encore quelques hommes de génie à Paris,ils sont persécutés. Les autres sont des corbeaux qui se disputent quel-ques plumes de cygne du siècle passé qu’ils ont volées, et qu’ils ajus-tent comme ils peuvent à leurs queues noires. » A Le Kain il écrivaiten 1765 : « Je vous souhaite un autre siècle, d’autres auteurs, d’autresacteurs et d’autres spectateurs. » Ce fut bien autre chose quant il crutvoir qu’on abandonnait Racine pour Shakspeare, il poussa des cris d’ai-gle : « La canaille se mêle de vouloir avoir de l’esprit, écrivait-il en jan-vier 1778 au censeur Marin; elle fait taire les honnêtes gens et les gensde goût. Vous buvez la lie du détestable vin produit dans le siècle quia suivi le siècle de Louis XIV. Si j’avais quelques bouteilles de l’ancientemps, je voudrais les boire avec vous. » Enfin il était nettement d’avisqu’on n’avait jamais autant écrit qu’alors et que jamais on n’avait écritplus mal. Voltaire, homme de goût, était impitoyable pour le siècle deVoltaire. Mais patience ! moins d’un mois après cette lettre à Marin, ilarrive à Paris, dans ce dernier et imprudent voyage qu’il se décida ày faire. Il y est reçu comme on sait, et au sortir de cette représensationoù son buste est couronné, il écrit à la présidente de Meynières :« Après trente ans d’absence et soixante ans de persécution, j’ai trouvé unpublic et même un parterre devenu philosophe, et surtout compatissantpour la vieillesse mourante... » 11 est séduit, il pardonne; toute sacolère est tombée. C’est la fable de Borée et du Soleil : le Soleil n’a euqu’à montrer son rayon, et le voyageur a quitté son manteau.
Voltaire, retiré en Suisse depuis plus de vingt ans, n’avait pas crééseulement Ferney et Versoix; il avait fait Paris à son image, et il l’avaitfait de loin. Ce n’est pas le résultat le moins singulier de cette merveil-leuse existence.
Lee éditeurs de ces deux volumes de Lettres inédites méritent desremercîments. Il y a bien quelques défauts à relever dans la distribution