VOLTAIRE ET J.-J. ROUSSEAU.
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II
Le plus curieux morceau du volume, et dont le passage principalétait déjà connu par un écrit de M. Gaberel, est un songe allégoriquesur la Révélation, qui nous montre Rousseau dans toute la ferveur de sonenthousiasme religieux. Quelle est au juste la portée de cet essai?N’est-ce qu’une répétition nouvelle, une reprise, sous forme poétique,des idées exposées dans la Profession de foi du Vicaire savoyard? Est-ce,au contraire, une preuve que l’auteur a varié dans ses idées, et qu’il afait un pas, au delà de la Profession du Vicaire, vers un christianismeplus positif? Je ne crois pas que la lecture du morceau dans toute sonétendue autorise cette dernière conclusion; il est cependant certainqu’on a droit, après l’avoir lu, de se prononcer plus fortement que ja-mais en faveur des tendances religieuses du philosophe, et qu’on peut lecompter sans exagération parmi ceux qui, toute orthodoxie mise à part,ont été chrétiens d’instinct, de sentiment et de désir. Ce n’est pas jouersur les mots que de dire qu’au milieu de son siècle et entre les philo-sophes contemporains, Rousseau a été relativement chrétien.
Le caractère le plus remarquable de ce morceau tout sentimental etpoétique et nullement dogmatique, c’est peut-être qu’il ne conclut pas,et qu’il laisse conjecturer tout ce qu’on voudra sur la pensée finale del’auteur; il laisse chacun rêver à son gré sur l’état d’âme définitif quecela suppose. Le rêver est bien, en effet, ce que Rousseau préfère à toutet ce que le plus volontiers il suggère.
Buffon, dans un admirable récit philosophique, a supposé le pre-mier homme s’éveillant à la vie et rendant compte de ses premiersmouvements, de ses premières sensations, de ses premiers jugements.Jouffroy, dans un récit moral célèbre, a fait parler le philosophe durantcette veille pleine d’angoisses, dans cette première nuit de doute et detrouble, où le voile du sanctuaire se déchire tout d’un coup devant sesyeux et où il cesse d’être un croyant. Rousseau, dans le récit qui nous