VOLTAIRE ET J.-J. ROUSSEAU.
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qu’il est plus simple de les supposer vendus et d’envoyer une sommeronde. Mais Rousseau se méfie, il s’informe, il veut savoir à qui l’on avendu; il découvre la supercherie, et depuis ce jour il ne voulut plusavoir de relations avec le jeune homme, qui, disait-il, l’avait trompé l .
C’est bien le même qui écrivait à son ami Coindet, de qui il appré-hendait quelque supercherie pareille : « J’aime à profiter des soins devotre amitié, mais je n’aime pas qu’ils soient onéreux ni à vous ni à vosamis... Je vous crois trop mon ami pour prendre le bon marché dansvotre poche ni dans celle d’autrui. »
J’allais oublier de parler des lettres de Rousseau qu’on a recueilliesdans ce volume. Elles ne sont curieuses qu’au point de vue biographique.Les lettres de Rousseau ne ressemblent en rien à celles de Voltaire. Il abesoin de temps et d’espace pour être éloquent. Ne cherchez avec lui nila légèreté du ton ni l’élégance naturelle. Il parle à tout propos de sesennuis, de ses tracas, de ses hardes, des ports de lettres, et il se forma-lise si l’on affranchit. Tout devient affaire avec lui; avec Voltaire toutétait plaisanterie et jeu. Rousseau ne rit pas, ou il n’a qu’une grâcecompassée quand il se risque à badiner ; il est sérieux, consciencieux àl’excès. Gomme la plupart de ces lettres qu’on donne aujourd’hui sontadressées à son compatriote Coindet, il se passe les locutions genevoiseset il en gardera dans son parler, même là où il y songera le moins. EnfinRousseau, dans ses lettres, est aussi peu gentilhomme que possible. Maisprenez garde! j’ai dit les défauts; voyons les avantages. Si vous-mêmevous êtes né pauvre et assujetti ; si, aux prises avec la vie commune, vousne rougissez pas d’en nommer les moindres détails, et si vous ne vousrebutez pas aux misères mêmes de la réalité; si, en revanche, vous nefaites pas fi des joies bourgeoises ou populaires; si les souvenirs del’enfance n’ont pas cessé de vous émouvoir ; si l’aspect de la vallée oude la montagne natale, le seuil de la ferme où vous alliez, enfant, vousrégaler de laitage et de fruits les jours de promenade, rit en songe àvotre cœur, alors vous trouverez votre compte avec Rousseau, mêmedans ces quelques lettres qu’on nous donne ici; vous lui passerez biendes préoccupations vulgaires en faveur des élans de sensibilité et d’âme
1. Je tiens cette anecdote de mon ami M. Charles Duveyrier, qui lui-même la tenait doson père.