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Lettres choisies de Madame de Sévigné / precédées d'une notice par Grouvelle ; d'observations littéraires par Suard ; accompagnées de notes explicatives sur les faits et sur les personnages du temps ; ornées d'une galerie de portraits historiques ; dessinés par Staal ; gravés au Burin par Massard, F. Delannoy, Regnault, Outhwaitte, etc.
Entstehung
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PORTRAIT

DE

MADAME DE SÉVIGNÉ

PAR MADAME DE LA FAYETTE

SOUS LE NOM dun INCONNU 1

Tous ceux qui se mêlent de peindre les belles se tuent de les embellir pour leurplaire, et n oseraient leur dire un seul mot de leurs défauts. Pour moi, madame,grâce au privilège àinconnu dont je jouis auprès de vous, je men vais vous peindretout hardiment, et vous dire vos vérités bien à mon aise, sans crainte de mattirervotre colère. Je suis au désespoir de nen avoir que dagréables à vous conter; car ceme seroit un grand plaisir si, après vous avoir reproché mille défauts, je me voyois cethiver aussi bien reçu de vous que mille gens qui nont fait toute leur vie que vousimportuner de louanges. Je ne veux point vous en accabler, ni mamuser à vous direque votre taille est admirable, que votre teint a une beauté'et une fleur qui assurentque vous navez que vingt ans; que votre bouche, vos dents et vos cheveux sont in-comparables. Je ne veux point vous dire toutes ces choses, votre miroir vous le dit assez;mais, comme vous ne vous amusez pas à lui parler, il no peut vous dire combien vousêtes aimable quand vous parlez; et cest ce que je veux vous apprendre.

Sachez donc, madame, si par hasard vous ne le savez pas, que votre esprit pare etembellit si fort votre personne, quil ny en a point sur la terre daussi charmante,lorsque vous êtes animée dans une conversation d la contrainte est bannie. Tout ceque vous dites a un tel charme et vous sied si bien, que vos paroles attirent les ris etles grâces autour de vous; elle brillant de votre esprit donne un si grand éclat à votreteint et à vos yeux, que, quoiquil semble que lesprit ne dût toucher que les oreilles,il est pourtant certain que le vôtre éblouit les yeux, et que, quand on vous écoute, ou

1 Madame de Sévigné dit, dans sa lettre du I er décembre 1675, que ce porrtait fut écrit par ma-dame de la Fayette vers l'année 1059; madame de Sévigné avait alors trente^lrois ans.