LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNÉ
votre très-humble serviteur, » avec cette mine riante et fixe que nous con-noissons. L’abbé d’Effiat a été si saisi de tendresse, qu’il n’en pouvoit plus.
Aussitôt que M. Fouquet a été dans la chambre, M. le chancelier lui a ditde s’asseoir. Il a répondu : « Monsieur, vous prîtes hier avantage de ce que jem’étois assis ; vous Croyez que c’est rcconnoîtrc la chambre : puisque cela est,je vous prie de trouver bon que je ne me mette pas sur la sellette. » Sur cela,M. le chancelier a dit qu’il pouvoit donc se retirer. M. Fouquet a répondu :« Je ne prétends point par là faire un incident nouveau; je veux seulement,si vous le trouvez bon, faire ma protestation ordinaire, et en prendre acte;après quoi je répondrai. »
Il a été fait comme il a souhaité; il s’est assis, et on a continué la pensiondes gabelles, à quoi il a parfaitement bien répondu. S’il continue, ses interro-gations lui seront bien avantageuses. On parle fort à Paris de son admirableesprit et de sa fermeté. Il a mandé une chose qui me fait frissonner. Il conjureune de ses amies de lui faire savoir son arrêt par une voie enchantée, bonon mauvais, comme Dieu le lui enverra, sans préambule, afin qu’il ait letemps de recevoir la nouvelle par ceux qui viendront la lui dire; ajoutantque, pourvu qu’il ait une demi-heure pour se préparer, il est capable de re-cevoir sans émotion tout le pis qu’on lui puisse apprendre. Cet endroit-làme fait pleurer, et je suis assurée qu’il vous serre le cœur.
Mercredi... On n’est point entré aujourd’hui en la chambre, à cause de lamaladie de la reine, qui a été à l’extrémité ; elle est un peu mieux. Elle reçuthier au soir Notre-Seigneur comme viatique. Ce fut la plus magnifique et laplus triste chose du monde, de voir le roi et toute la cour, avec des cierges etmille flambeaux, aller conduire et requérir le saint sacrement. Il fut reçu avecune infinité de lumières. La reine fit un effort pour se soulever, et le reçutavec une dévotion qui fit fondre en larmes tout le monde. Ce n’étoit pas sanspeine qu’on l’avoit mise en cet état ; il n’y avoit eu que le roi capable de luifaire entendre raison ; à tous les autres elle avoit dit qu’elle vouloit bien com-munier, mais non pas mourir : on avoit été deux heures à la résoudre.
L’extrême approbation que l’on donne aux réponses de M. Fouquet déplaîtinfiniment à Petit 1 ; on croit même qu’il engagera Puis... à faire le maladepour interrompre le cours des admirations, et avoir le loisir de prendre unpeu haleine des autres mauvais succès. Je suis très-humble servante du chersolitaire, de madame votre femme et de l’adorable Amalthée 2 .
' M. de Montmerqué pense que Petit est un nom convenu avec M. de Pomponne pour dési-gner Colbert.
- Madame de Sévigné désigne par ce nom madame Duplessis-Guénégaud,