LETTRES DE MADAME DE SÉYIGNÉ
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tirer autre chose de ce papier que l’effet qu’il vient de faire, qui est de medonner beaucoup de confusion. »
M. le chancelier a dit : « Cependant vous venez d’entendre, et vous avez puvoir par là que cette grande passion pour l’Etat, dont vous nous avez parlé tantde fois, n’a pas été si considérable, que vous n’ayez .pensé à le brouiller d’unbout à l’autre. — Monsieur, a dit M. Fouquet, ce sont des pensées qui me sontvenues dans le fort du désespoir où me mettoit quelquefois M. le cardinal,principalement lorsque, après avoir contribué plus que nersonne du monde àson retour en France, je me vis payé d’une si noire ingratitude. J’ai une lettrede lui, et une de la reine mère, qui font foi de ce que je dis ; mais on les aprises dans mes papiers, avec plusieurs autres. Mon malheur est de n’avoir pasbrûlé ce misérable papier, qui étoit tellement hors de ma mémoire et de monesprit, que j’ai été près de deux ans sans y penser, et sans croire l’avoir. Quoiqu’il en soit, je le désavoue de tout mon cœur, et je vous supplie de croire,monsieur, que ma passion pour la personne et pour le service du roi n’en a pasété diminuée. » M. le chancelier a dit : « Il est bien difficile de le croire, quandon voit une pensée opiniâtre exprimée en différents temps » M. Fouquet a ré-pondu : « Monsieur, dans tous les temps, et même au péril de ma vie, je n’aijamais abandonné la personne du roi ; et dans ce temps-là vous étiez, monsieur,le chef du conseil de ses ennemis, et vos proches donnoient passage à l’arméequi étoit contre lui. »
M. le chancelier a senti ce- coup ; mais notre pauvre ami étoit échauffé, etn’étoit pas tout à fait le maître de son émotion. Ensuite on lui a parlé de sesdépenses ; il a dit : « Je m’offre à faire voir que je n’en ai fait aucune que jen’aie pu faire, soit pannes revenus, dontM. le cardinal avoitconnoissance, soitpar mes appointements, soit par le bien de ma femme ; et si je ne prouve ceque je dis, je consens d’être traité aussi mal qu’on le peut imaginer. » Enfin, cetinterrogatoire a duré deux heures, où M. Fouquet a très-bien dit, mais avecchaleur et colère, parce que lalecture de ce projet l’avoit extrêmement touché.
Quand il a été parti, M. le chancelier a dit : « Voici la dernière fois que nousl’interrogerons. » M. Poncet s’est approché de M. le chancelier, et lui a dit :« Monsieur, vous ne lui avez pas parlé des preuves qu’il y a comme il a com-mencé à exécuter le projet. »M. le chancelier a répondu : «Monsieur, elles nesont pas assez fortes, il y aurait répondu trop facilement. » Là-dessus Sainte-Hélène et Pussort ont dit : « Tout le monde n’est pas de ce sentiment. » Voilàde quoi rêver et faire des réflexions. A demain le reste.