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LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNE
Vendredi S déteindre.
Un a parlé ce matin des requêtes qui sont de peu d’importance, sinonautant que les gens de bien y voudront avoir égard en jugement. Voilà quiest donc fait ; c’est à M. d’Ormesson à parler ; il doit récapituler toute l’affaire :cela durera encore toute la semaine prochaine, c’est-à-dire qu’entre ci et là cen’est pas vivre que la vie que nous passerons. Pour moi, je ne suis pas recon-naissable, et je ne crois pas que je puisse aller jusque-là. M. d’Ormesson m’apriée de ne plus le voir que l’affaire ne soit jugée ; il est dans le conclave,et ne veut plus avoir de commerce avec le monde. Il affecte une grande ré-serve ; il ne parle point, mais il écoute ; etj’ai eu le plaisir, en lui disant adieu,de lui dire tout ce que je pense. Je vous manderai tout ce que j’apprendrai, etDieu veuille que ma dernière nouvelle soit bonne ! Je le désire. Je vousassure que nous sommes tous à plaindre, j’entends vous et moi, et ceuxqui en font leur affaire comme nous. Adieu, mon cher monsieur, je suis sitriste et si accablée ce soir, que je n’en puis plus.
Ali MÊME
Mardi 9 décembre 1664.
Je vous assure que ces jours sont bien longs à passer, et que l’incertitudeest une épouvantable chose : c’est un mal que toute la famille du pauvreprisonnier ne commît point. Je les ai vus, je les ai admirés. 11 semble qu’ilsn’aient jamais su ni lu ce qui est arrivé dans les temps passés ; ce qui m’étonneencore plus, c’est que Sapho (mademoiselle de Scudéri ) est tout de même, elledont l’esprit et la pénétration n’ont point de bornes. Ouand je médite là-dessus, je me flatte, et je suis persuadée, ou du moins je me veux persuaderqu’elles en savent plus que moi. D’un autre côté, quand je raisonne avec d’au-tres gens moins prévenus, et dont le sens est admirable, je trouve nos mesuressi justes, que ce sera un vrai miracle si la chose ne va pas comme nous lasouhaitons. On ne perd souvent que d’une voix, et cette voix fait tout. Je mesouviens de ces récusations, dont ces pauvres femmes pensoientêtre assurées :il est vrai que nous les perdîmes de cinq à dix-sept ; depuis cela, leur assu-rance m’a donné de la défiance. Cependant, au fond de mon cœur, j’ai unpetit brin d’espérance. Je ne sais d’où il vient, ni où il va, et même il n’estpas assez grand pour faire que je puisse dormir en repos. Je causois hier de