LETTRES 1>E MADAME DE SÉV1GMÉ
49
binet, et puis je voulus aller dans la rue pour béer comme les autres; j’ytrouvai M. et madame de Guitaud quasi nus, l’ambassadeur de Venise, tousses gens, la petite de Vauvineux 1 qu’on portoit tout endormie chez l’ambas-sadeur, plusieurs meubles et vaisselles d’argent qu’on sauvoit chez lui.Madame de Vauvineux faisoit démeubler ; pour moi, j’étois comme dans uneîle, mais j’avois grande pitié de mes pauvres voisins. Madame Guêton et sonfrère donnoient de très-bons conseils ; nous étions dans la consternation :le feu étoit si allumé, qu’on n’osoit en approcher, et l’on n’espéroit la finde cet embrasement qu’avec la tin de la maison de ce pauvre Guitaud. Il faisoitpitié ; il vouloit aller sauver sa mère, qui brûloit au troisième étage ; safemme s’attachoit à lui, et le retenoit avec violence ; il étoit entre la douleurde ne pas secourir sa mère et la crainte de blesser sa femme, grosse de cinqmois ; enfin il me pria de tenir sa femme, je le lis ; il trouva que sa mèreavoit passé au travers de la flamme, et qu’elle étoit sauvée. Il voulut allerretirer quelques papiers : il ne put approcher du lieu où ils étoient, enfinil revint à nous dans cette rue où j’avois fait asseoir sa femme : des capucins,pleins de charité et d’adresse, travaillèrent si bien, qu’ils coupèrent le feu.On jeta de l'eau sur le reste de l’embrasement, et enfin le combat finit fautede combattants, c’est-à-dire après que le premier et le second étage de l’an-tichambre et de la petite chambre et du cabinet, qui sont à main- droite dusalon, eurent été entièrement consumés. On appela bonheur ce qui restoitde la maison, quoiqu’il y ait pour Guitaud pour plus de dix mille écus de perte;car on compte de faire rebâtir cet appartement qui étoit peint et doré.
Il y avoit plusieurs beaux tableaux à M. le Blanc, à qui est la maison ; ily avoit aussi plusieurs tables, miroirs, miniatures, meubles, tapisseries. Ilsont un grand regret à des lettres ; je me suis imaginé que c’étoient des lettresde M. le Prince. Cependant, vers les cinq heures du matin, il fallut songer àmadame de Guitaud ; je lui offris mon lit ; mais madame Guêton la mit dansle sien, parce qu’elle a plusieurs chambres meublées. Nous la fîmes saigner;nous envoyâmes quérir Bouchet : il craint bien que cette grande émotion nela fasse accoucher devant les neuf jours. Elle est donc chez cette pauvremadame Guêton : tout le monde la vient voir, et moi je continue mes soinsparce que j’ai trop bien commencé pour ne pas achever. Vous m’allez de-mander comment le feu s’étoit mis à cette maison ; on n’en sait rien, il n’yen avoit point dans l’appartement où il a pris. Mais, si on avoit pu rire dansune si triste occasion, quels portraits n’auroit-on pas faits de l’état où nous
1 Charlotte—Élisaljcth do Cochcfilct, mariée en 1679 à Charles do Rohan, prince de Guéméné,duc de Muntbazon.
7