LETTRES DE MADAME DE SKVIGNÉ
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mandez pas «pie je puisse être de sang-froid en cette occasion. 11 est vrai cpie ladignité de beauté où vous avez été élevée n’est pas d’une petite fatigue ; si vousn’étiez point belle, vous vous reposeriez : il faut choisir. Votre paresse me faitpeur, ne la croyez pas sur ce choix ; il n’y a rien de si aimable que d’être belle,c’est un présent de Dieu qu’il faut conserver. Vous savez comme j’aime votrebeauté ; mon amour-propre m’y fait prendre intérêt, je vous la recommandepour l’amour de moi. Il me semble qu’on me va trouver bien habile euProvence d’avoir fait un si joli visage, si doux et si régulier. Vous êtes lâchéeque votre nez ne soit pas de travers; et moi, qui suis rangée, j’en suis ravie :ie ne comprends pas ce que peuvent faire avec moi mes paupières bigar-rées. Mais ne croyez-vous point que M. de Coulanges et moi nous sommessorciers de deviner tout ce que vous faites? Vous n’êtes point surprise desbords de votre Rhône ; vous les trouvez beaux, et ce fleuve n’est composéque d’eau comme les autres. Pour moi, j’en ai une idée extraordinaire.
Langlade vous rendra compte de sa visite chez Mellusine;e n attendant, jepuis vous dire que ce qu’il avoit à faire n’étoit autre chose que d’avoir leplaisir de lui laver sa cornette ; il l’a fait plus volontiers qu’un autre. Elleest, je vous assure, bien mortifiée et bien décontenancée ; je la vis l’autrejour : elle n’a pas le mot à dire. Votre absence a renouvelé la tendresse «letous vos amis ; mais il faut que cette absence ne soit pas infinie, et, quelqueaversion que vous ayez pour les fatigues d’un long voyage, vous ne devezsonger qu’à vous mettre en état de les recommencer. J’ai dit àM. de la Rochefou-cauld ce que vous trouvez des fatigues des autres, et l’application que vousen faites : il m’a chargée de mille amitiés pour vous, mais d’un si bon ton, etaccompagnées de si agréables louanges, qu’il mérite d’être aimé de vous.
Je ferai vos compliments à madame de Villars. Il y apresseà être nommédans mes lettres : je vous remercie d’avoir fait mention de Rrancas. Vous aurezvu votre tante 1 au Saint-Esprit, et vous aurez été reçue comme une reine.Ma fille, je vous conjure de me bien mander tout cela, et de me parler deM. de Grignan et de M. d’Arles 2 . Vous savez que nous avons réglé que l’onhait autant les détails des personnes qui sont indifférentes qu’on les aimede celles qui ne le sont pas ; c’est à vous à deviner de quel nombre vousêtes auprès de moi. Mascaron, Rourdaloue, me donnent tour à tour desplaisirs et des satisfactions qui doivent, pour le moins, me rendre sainte :dès que j’entends quelque chose de beau, je vous souhaite ; vous avez part à
* Anne d’Ornano, femme de François de Lorraine, comte d'Harcourt, et sœur de Marguerited'Ornano, mère de M. de Grignan.
2 François-Àdhémar de Monleil, archevêque d’Arles, commandeur des ordres du roi, oncle«le M. de Grignan.