Buch 
Lettres choisies de Madame de Sévigné / precédées d'une notice par Grouvelle ; d'observations littéraires par Suard ; accompagnées de notes explicatives sur les faits et sur les personnages du temps ; ornées d'une galerie de portraits historiques ; dessinés par Staal ; gravés au Burin par Massard, F. Delannoy, Regnault, Outhwaitte, etc.
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LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNÉ

tout ce que je pense : jadmire en moi, tous les jours, les effets naturelsdune extrême amitié. Je vous embrasse tendrement, embrassez-moi aussi.Une petite amitié à mon coadjuteur; pour M. de Grignan, il me semblequil est si glorieux de vous avoir, quil nécoute plus personne.

A IA MÊME

A Paris, mardi 5 mars 1071.

Si vous étiez ici, ma chère enfant, vous vous moqueriez de moi ; jécris deprovision, mais cest par une raison bien différente de celle que je vous don-nons un jour, pour mexcuser davoir écrit à quelquun une lettre qui ne devoitpartir que dans deux jours : cétoit parce que je ne me souciois guère de lui,et que dans deux jours je naurois pas autre chose à lui dire. Voici tout le con-traire : cest que je me soucie beaucoup de vous, que jaime à vous entretenirà toute heure, et que cest la seule consolation que je puisse avoir présente-ment. Je suis aujourdhui toute seule dans ma chambre, par lexcès de mamauvaise humeur. Je suis lasse de tout ; je me suis fait un plaisir de dîner ici,et je men fais un de vous écrire hors de propos ; mais, hélas! vous navez pasde ces sortes de loisirs. Jécris tranquillement, et je ne comprends pas que vouspuissiez lire de même : je ne vois pas un moment vous soyez à vous ; je voisun mari qui vous adore, qui ne peut se lasser dêtre auprès de vous, et quipeut à peine comprendre son bonheur. Je vois des harangues, des infinités decompliments, de civilités, de visites ; on vous fait des honneurs extrêmes ; ilfaut répondre à tout cela, vous êtes accablée; moi-même, sur mapetite boule,je ny suffirais pas. Que fait votre paresse pendant tout ce fracas? Elle souffre,elle se retire dans quelque petit cabinet, elle meurt de peur de ne plus retrou-ver sa place ; elle vous attend dans quelque moment perdu pour vous faire aumoins souvenir delle, et vous dire un mot en passant. Hélas ! dit-elle, mavez-vous oubliée? Songez que je suis votre plus ancienne amie, celle qui ne vous ajamais abandonnée, la fidèle compagne de vos plus beaux jours ; que cest moiqui vous consolois de tous les plaisirs, et qui même quelquefois vous les faisoishaïr, qui vous ai empêchée de mourir dennui, et en Bretagne et dans votregrossesse. Quelquefois votre mère troubloit nos plaisirs, mais je savois bienvous reprendre ; présentement je ne sais plus jen suis : les honneurs et lesreprésentations me feront périr, si vous navez soin de moi. Il me semble quevous luiditescn passantun petit motdamitié, vous lui donnez quelque espérance