LETTRES DE MADAME DE SÉVIT.NÉ
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de vous posséder à Grignan ; mais vous passez vite, et vous n’avez pas le loisird’en dire davantage. Le devoir et la raison sont autour de vous, et ne vousdonnent pas un moment de repos ; moi-même, qui les ai toujours tant honorés,je leur suis contraire , et ils me le sont ; le moyen qu’ils vous laissent le temps delire de telles lanterncries ! .levons assure, ma chère enfant, que je songe à vouscontinuellement, et je sens tous les jours ce que vous me dîtes une fois, qu’ilne falloit point appuyer sur certaines pensées : si l’on ne glissoit pas dessus,on seroit toujours en larmes, c’est-à-dire moi. H n’v a lieu dans cette maisonqui ne me blesse le cœur ; toute votre chambre me tue ; j’y ai fait mettre unparavent tout au milieu, pour rompre un peu la vue; une fenêtre de ce degré,par où je vous vis monter dans le carrosse de d’Hacqueville, et par où je vousrappelai, me fait peur à inoi-même, quand je pense combien alors j’étoiscapable de me jeter par la fenêtre, car je suis folle quelquefois; ce cabinet,où je vous embrassai sans savoir ce que je faisois ; ces Capucins 1 , où j’allaientendre la messe ; ces larmes qui tomboient de mes yeux à terre, commesi c’eût été de l’eau qu’on eût répandue ; Sainte-Marie, madame de la Fayette,mon retour dans cette maison, votre appartement, la nuit, le lendemain;et votre première lettre, et toutes les autres, et encore tous les jours, ettous les entretiens de ceux qui entrent dans mes sentiments : ce pauvred’IIacqueville est le premier ; je n’oublierai jamais la pitié qu’il eut de moi.Voilà donc où j’en reviens, il faut glisser sur tout cela, et se bien garder des’abandonner à ses pensées et aux mouvements de son cœur. J’aime mieuxm’occuper de la vie que vous faites maintenant ; cela me fait une diversion,sans m’éloigner pourtant de mon sujet et de mon objet, qui est ce qui s’appellepoétiquement l’objet aimé. Je songe donc à vous, et je souhaite toujours de voslettres ; quand je viens d’en recevoir, j’en voudrois bien encore-. J’en attendsprésentement, et je reprendrai ma lettre quand j’aurai reçu de vos nouvelles.J’abuse de vous, ma très-chère ; j’ai voulu aujourd’hui me permettre cettelettre d’avance; mon cœur en avoit besoin, je n’en ferai pas une coutume.
A LA MÊME
A Paris, mercredi 4 mars 1071.
Ah! ma fille, quelle lettre! quelle peinture de l’état où vous avez été ! et queje vous aurois mal tenu ma parole, si je vous avois promis de n’être point effrayéed’un si grand péril ! Je sais bien qu’il est passé : mais il est impossible de se
1 Los Capucins do la rue d’Orléans, au Marais,