Buch 
Lettres choisies de Madame de Sévigné / precédées d'une notice par Grouvelle ; d'observations littéraires par Suard ; accompagnées de notes explicatives sur les faits et sur les personnages du temps ; ornées d'une galerie de portraits historiques ; dessinés par Staal ; gravés au Burin par Massard, F. Delannoy, Regnault, Outhwaitte, etc.
Entstehung
JPEG-Download
 

LETTRES DE MADAME DE SÉVIT.

55

de vous posséder à Grignan ; mais vous passez vite, et vous navez pas le loisirden dire davantage. Le devoir et la raison sont autour de vous, et ne vousdonnent pas un moment de repos ; moi-même, qui les ai toujours tant honorés,je leur suis contraire , et ils me le sont ; le moyen quils vous laissent le temps delire de telles lanterncries ! .levons assure, ma chère enfant, que je songe à vouscontinuellement, et je sens tous les jours ce que vous me dîtes une fois, quilne falloit point appuyer sur certaines pensées : si lon ne glissoit pas dessus,on seroit toujours en larmes, cest-à-dire moi. H nv a lieu dans cette maisonqui ne me blesse le cœur ; toute votre chambre me tue ; jy ai fait mettre unparavent tout au milieu, pour rompre un peu la vue; une fenêtre de ce degré,par je vous vis monter dans le carrosse de dHacqueville, et par je vousrappelai, me fait peur à inoi-même, quand je pense combien alors jétoiscapable de me jeter par la fenêtre, car je suis folle quelquefois; ce cabinet, je vous embrassai sans savoir ce que je faisois ; ces Capucins 1 , jallaientendre la messe ; ces larmes qui tomboient de mes yeux à terre, commesi ceût été de leau quon eût répandue ; Sainte-Marie, madame de la Fayette,mon retour dans cette maison, votre appartement, la nuit, le lendemain;et votre première lettre, et toutes les autres, et encore tous les jours, ettous les entretiens de ceux qui entrent dans mes sentiments : ce pauvredIIacqueville est le premier ; je noublierai jamais la pitié quil eut de moi.Voilà donc jen reviens, il faut glisser sur tout cela, et se bien garder desabandonner à ses pensées et aux mouvements de son cœur. Jaime mieuxmoccuper de la vie que vous faites maintenant ; cela me fait une diversion,sans méloigner pourtant de mon sujet et de mon objet, qui est ce qui sappellepoétiquement lobjet aimé. Je songe donc à vous, et je souhaite toujours de voslettres ; quand je viens den recevoir, jen voudrois bien encore-. Jen attendsprésentement, et je reprendrai ma lettre quand jaurai reçu de vos nouvelles.Jabuse de vous, ma très-chère ; jai voulu aujourdhui me permettre cettelettre davance; mon cœur en avoit besoin, je nen ferai pas une coutume.

A LA MÊME

A Paris, mercredi 4 mars 1071.

Ah! ma fille, quelle lettre! quelle peinture de létat vous avez été ! et queje vous aurois mal tenu ma parole, si je vous avois promis de nêtre point effrayéedun si grand péril ! Je sais bien quil est passé : mais il est impossible de se

1 Los Capucins do la rue dOrléans, au Marais,