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LETTRES DE MADAME DE SÉVIRNÉ
représenter votre vie si proche de sa fin sans frémir d’horreur : et M. de Gri-gnan vous laisse embarquer pendant un orage ! et quand vous êtes téméraire, i Itrouve plaisant de l’être encore plus que vous ! au lieu de vous faire attendre(pie l’orage soit passé, il veut bien vousexposer ! Ah! mon Dieu! qu’il eût étébien mieux d’être timide, et devons dire que si vous n’aviez point de peur, il enavoit, lui, et ne souffrirait. point que vous traversassiez le Rhône par un tempscomme celui qu’il faisoit! Que j’ai de peine à comprendre sa tendresse en cetteoccasion ! Ce Rhône, qui fait peur à tout le monde, ce pont d’Avignon, où l’onauroit tort de passer en prenant de loin toutes ses mesures, un tourbillon devent vous jette violemment sous une arche; et quel miracle que vous n’avez pasété brisés et noyés dans un moment! Je ne soutiens pas cette pensée, j’en fris-sonne, et je m’en suis réveillée avec des sursauts dont je ne suis pas la mai-tresse. Trouvez-vous toujours que le Rhône ne soit que de l’eau? dehonnefoi,n’avez-vous point été effrayée d’une mort si proche et si inévitable? Une autrefois neserez-vous point un peu moins hasardeuse ? Une aventure comme celle-làne vous fera-t-elle point voir les dangers aussi terribles qu’ils le sont? Je vouspr ie de m’avouer ce qui vous en estreAé; je crois du moins que vous avez rendugrâces à Dieu de vous avoir sauvée ; pour moi, je suis persuadée que les messesque j’ai fait dire tous les jours pour vous ont fait ce miracle, et je suis plusobligée à Dieu de vous avoir conservée dans cette occasion que de m’avoir faitnaître ; c’est à M. de Grignan que je m’en prends. Le coadjuteur a bon temps :il n’a été grondé que pour la montagne de Tarare ; elle me paraît présente-ment comme les pentes de Nemours. M. Busche 1 m’est venu voir tantôt; j’aipensé l’embrasser en songeant comme il vous a bien menée ; je l’ai fort entre-tenu de vos faits et gestes, et puis je lui ai donné de quoi boire un peu à masanté. Cette lettre vous paraîtra bien ridicule ; vous la recevrez dans un tempsoù vous ne songerez plus au pont d’Avignon. Faut-il quej’y pense, moi, pré-sentement ! C’est le malheur des commerces si éloignés ; il faut s’y résoudre etne pas même se révolter contre cet inconvénient. Cela est naturel, et la con-trainte serait trop grande d’étouffer toutes ses pensées ; il faut entrer dansl’état naturel où l’on est, en répondant à une chose qui tient au cœur : vousserez donc obligée de m’excuser souvent. J’attends des relations de votre séjourà Arles ; je sais que vous y aurez trouvé bien du monde. Ne m’aimez-vous pointde vous avoir appris l’italien ? Voyez comme vous vous en êtes bien trouvée avecce vice-légat : ce que vous dites de cette scène est excellent; mais que j’ai peugoûté le reste de votre lettre ! Je vous épargne mes éternels recommencements 2sur ce pont d’Avignon ; je ne l’oublierai de ma vie.
1 Le conducteur de madame de Grignan,
2 Mot de Bussy-Rabutin.