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Lettres choisies de Madame de Sévigné / precédées d'une notice par Grouvelle ; d'observations littéraires par Suard ; accompagnées de notes explicatives sur les faits et sur les personnages du temps ; ornées d'une galerie de portraits historiques ; dessinés par Staal ; gravés au Burin par Massard, F. Delannoy, Regnault, Outhwaitte, etc.
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LETTRES DE MADAME DE SÉVIRNÉ

représenter votre vie si proche de sa fin sans frémir dhorreur : et M. de Gri-gnan vous laisse embarquer pendant un orage ! et quand vous êtes téméraire, i Itrouve plaisant de lêtre encore plus que vous ! au lieu de vous faire attendre(pie lorage soit passé, il veut bien vousexposer ! Ah! mon Dieu! quil eût étébien mieux dêtre timide, et devons dire que si vous naviez point de peur, il enavoit, lui, et ne souffrirait. point que vous traversassiez le Rhône par un tempscomme celui quil faisoit! Que jai de peine à comprendre sa tendresse en cetteoccasion ! Ce Rhône, qui fait peur à tout le monde, ce pont dAvignon, lonauroit tort de passer en prenant de loin toutes ses mesures, un tourbillon devent vous jette violemment sous une arche; et quel miracle que vous navez pasété brisés et noyés dans un moment! Je ne soutiens pas cette pensée, jen fris-sonne, et je men suis réveillée avec des sursauts dont je ne suis pas la mai-tresse. Trouvez-vous toujours que le Rhône ne soit que de leau? dehonnefoi,navez-vous point été effrayée dune mort si proche et si inévitable? Une autrefois neserez-vous point un peu moins hasardeuse ? Une aventure comme celle-ne vous fera-t-elle point voir les dangers aussi terribles quils le sont? Je vouspr ie de mavouer ce qui vous en estreAé; je crois du moins que vous avez rendugrâces à Dieu de vous avoir sauvée ; pour moi, je suis persuadée que les messesque jai fait dire tous les jours pour vous ont fait ce miracle, et je suis plusobligée à Dieu de vous avoir conservée dans cette occasion que de mavoir faitnaître ; cest à M. de Grignan que je men prends. Le coadjuteur a bon temps :il na été grondé que pour la montagne de Tarare ; elle me paraît présente-ment comme les pentes de Nemours. M. Busche 1 mest venu voir tantôt; jaipensé lembrasser en songeant comme il vous a bien menée ; je lai fort entre-tenu de vos faits et gestes, et puis je lui ai donné de quoi boire un peu à masanté. Cette lettre vous paraîtra bien ridicule ; vous la recevrez dans un temps vous ne songerez plus au pont dAvignon. Faut-il quejy pense, moi, pré-sentement ! Cest le malheur des commerces si éloignés ; il faut sy résoudre etne pas même se révolter contre cet inconvénient. Cela est naturel, et la con-trainte serait trop grande détouffer toutes ses pensées ; il faut entrer danslétat naturel lon est, en répondant à une chose qui tient au cœur : vousserez donc obligée de mexcuser souvent. Jattends des relations de votre séjourà Arles ; je sais que vous y aurez trouvé bien du monde. Ne maimez-vous pointde vous avoir appris litalien ? Voyez comme vous vous en êtes bien trouvée avecce vice-légat : ce que vous dites de cette scène est excellent; mais que jai peugoûté le reste de votre lettre ! Je vous épargne mes éternels recommencements 2sur ce pont dAvignon ; je ne loublierai de ma vie.

1 Le conducteur de madame de Grignan,

2 Mot de Bussy-Rabutin.