LETTRES DK MADAME DE SÉYlEiNÉ
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vuus plaignons bien de n’entendre parler de Dieu que de cette sorte. Ah ! Bour-daloue ! il lit, à ce qu’on m’a dit, une Passion plus parfaite que tout ce qu’onpeut imaginer : c’étoit celle de l’année passée qu’il avoit rajustée, selon ce queses amis lui avaient conseillé, aün qu’elle fût inimitable. Comment peut-onaimer Dieu, quand on n’entend jamais bien parler de lui? II vous faut desgrâces plus particulières qu’aux autres. Nous entendîmes l’autre jour l’abbé deMontmort 1 ; je n’ai jamais ouï un si beau jeune sermon ; je vous en souhaite-rois autant à la place de votre minime. Il lit le signe de la croix, il dit sontexte ; il ne nous gronda point ; il ne nous dit point d’injures ; il nous pria dene point craindre la mort, puisqu’elle étoitleseul passage que nous eussionspour ressusciter avec Jésus-Christ. Nous le lui accordâmes r nous fûmes touscontents. Il n’a rien qui choque : il imite M. d’Agen 2 sans le copier ; il est hardi,il est modeste, il est savant, il est dévot; enfin j’en fus contente au dernier point.
Madame de Vauvinenx vous rend mille grâces ; sa fille a été très-mal. Ma-dame d’Arpajon vous embrasse mille fois, et surtout M. le Camus vous adore ;et moi, ma chère enfant, que pensez-vous que je fasse ? Vous aimer, penser àvous, m’attendrir à tout moment plus que je ne voudrais, m’occuper de vosaffaires, m’inquiéter de ce que vous pensez, sentir vos ennuis et vos peines, lesvouloir souffrir pour vous, s’il étoit possible, écumer votre cœur comme j’é-cumois votre chambre des fâcheux dont je la voyois remplie; en un mot, com-prendre vivement ce que c’est que d’aimer quelqu’un plus que soi-même,voilà comme je suis. C’est une chose qu’on dit souvent en l’air; on abuse decette expression ; moi, je la répète, et, sans la profaner jamais, je la senstout entière enmoi, et cela est vrai. Il n’y a point de raison à toutes les louangesque vous me donnez; il n’y en point aussi à la longueur de cette lettre : ilfaut la finir, et mettre des bornes à ce qui n’en aurait point, si je me crovois.Adieu, ma très-aimable ; comptez sur ma tendresse, qui ne finira jamais.
A LA MÊME
À Paris, samedi 4 avril 1(>71,
Je vous mandai l’autre jour la coiffure de madame de Nevers, et dansquel excès la Martin avoit poussé cette mode ; mais il y a une certaine médio-
1 Cet abbé fut nommé évêque de Perpignan en 1680. 11 mourut à Montpellier à l'âge decinquante et un ans, le 23 janvier 1695.
- Claude Joly, à qui Mascaron succéda en 1679.