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Lettres choisies de Madame de Sévigné / precédées d'une notice par Grouvelle ; d'observations littéraires par Suard ; accompagnées de notes explicatives sur les faits et sur les personnages du temps ; ornées d'une galerie de portraits historiques ; dessinés par Staal ; gravés au Burin par Massard, F. Delannoy, Regnault, Outhwaitte, etc.
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LETTRES DE .MADAME DE SÉVIGA'K

quefois des rêveries dans ces bois, dune telle noirceur, que jen reviens pluschangée que dun accès de fièvre. Il me paroît que vous ne vous êtes point tropennuyée à Marseille. Ne manquez pas de me mander comme vous aurez été re-çue à Grignan. Ils avoientlait ici une manière dentrée à mon fils ; Vaillant avoitmis plus de quinze cents hommes sous les armes, tous fort bien habillés, unruban neuf à la cravate; ils vont en très-bon ordre nous attendre à une lieuedes Rochers. Voici un bel incident : M. labbé avoit mandé que nous arrive-rions le mardi, et puis tout dun coup il loublie ; ces pauvres gens attendent lemardi jusquà dix heures du soir, et quand ils sont tous retournés chacun chezeux, bien tristes et bien confus, nous arrivons paisiblement le mercredi, sanssonger quon eut mis une armée en campagne pour nous recevoir : ce contre-temps nous a fâchés ; mais quel remède? Voilà par nous avons débuté. Ma-demoiselle du Plessis 1 est tout justement comme vous lavez laissée; elle a unenouvelle amie à Vitré, dont elle se pare, parce que cest un bel esprit quia lutous les romans, et qui a reçu deux lettres de la princesse de Tarentc 2 . Jai faitdire méchamment par Vaillant que jétois jalouse de cette nouvelle amitié, queje nen témoigneras rien, mais que mon cœur étoit saisi. Tout ce quelle dit-dessus est digne de Molière : cest une plaisante chose de voir avec quel soinelle me ménage, et comme elle détourne adroitement la conversation pour nepoint parler de ma rivale devant moi; je fais aussi fort bien mon personnage.Mes petits arbres sont dune beauté surprenante ; Pilois 5 les élève jusquauxnues avec une probité admirable ; tout de bon, rien nest si beau que ces alléesque vous avez vues naître. Vous savez que je vous donnai une manière de devisequi vous convenoit ; voici un mot que jai écrit sur un arbre pour mon fils, quiest revenu de Candie : Vago di fama. Nest-il point joli pour netre quun mot?Je fis écrire encore hier, en lhonneur des paresseux : Bella cosa far niente.Hélas ! ma fille, que mes lettres sont sauvages ! est le temps queje parloisde Paris comme les autres ? Cest purement de mes nouvelles que vous aurez ;et, voyez ma confiance, je suis persuadée que vous aimez mieux celles- queles autres. La compagnie que jai ici me plaît fort; notre abbé est toujoursadmirable; mon fils et la Mousse saccommodent fort bien de moi, etmoi deux;nous nous cherchons toujours; et, quand les affaires me séparent deux, ils sontau désespoir et me trouvent ridicule de préférer un compte de fermier auxcontes de la Fontaine. Ils vous aiment tous passionnément; je crois quils vousécriront : pour moi, je prends les devants et naime point vous parler en tu-multe. Ma fille, aimez-moi donc toujours : cest ma vie, cest mon àme que

1 Alademoiselle du Plessis-dArgentré. Le château dArgontré osl à une lieue des Rochers.

- Fille de Guillaume V, landgrave de Hesse-Cassel.

5 Jardinier des Rochers.