LETTRES DE MADAME DE SÉ VIGNE
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Fort douce et fort honnête : il me mande qu’il a trouvé en moi depuis quel-que temps mille bonnes choses, à quoi il n’avoit pas pensé; et moi, de peurde lui répondre sottement que je crains bien de détruire son opinion, je luidis quej’espère qu’il m’aimera encore davantage quand il me eonnoîtra mieux;je réponds toutes les extravagances qui se présentent à moi, plutôt que ces sellesà tous chevaux dont nous avons tant ri. Je suis persuadée que vous vous aiderezfort bien de madame de Simiane : il faut ôter l’air et le ton de compagnie le plustôt que l’on peut, et faire entrer les gens dans nos plaisirs et dans nos fantai-sies ; sans cela il faut mourir, et c’est mourir d’une vilaine épée. Je l’aijuré, ma fille, je vais finir ; je me fais une extrême violence pour vous quit-ter ; notre commerce fait l’unique plaisir de ma vie ; je suis persuadée quevous le croyez. Je vous embrasse, ma chère petite, et je baise vos belles joues.
A LA MÊME
Aux Rochers, dimanche o juillet 1671.
C’est bien une marque de votre amitié, ina chère enfant, que d’aimer toutesles bagatelles que je vous mande ici. Yous prenez fort bien l’intérêt de mademoi-selle de Croqueoison ; en récompense, il n’y a pas un mot dans vos lettres quine me soit cher. Je n’ose les lire, de peur de les avoir lues ; et, si je n’avois laconsolation de les recommencer plusieurs fois, je les ferois durer plus long-temps . mais, d’un autre côté, l’impatience me les fait dévorer. Je voudraisbien savoir comme je ferais si votre écriture étoit comme celle de d’Hacque-ville ; la force de l’amitié me la déchiffreroit-elle? En vérité, je ne le crois quasipas. On conte pourtant des histoires là-dessus; mais enfin j’aime fort d’Hac-queville, et cependant je ne puis m’accoutumer à son écriture ; je ne voisgoutte dans ce qu’il me mande : il me semble qu’il me parle dans un pot cassé.Je tiraille, je devine, je dis un mot pour un autre, et puis, quand le sens m'é-chappe, je me mets en colère, et je jette tout. Je vous dis tout ceci en secret ; jene voudrais pas qu’il sût les peines qu’il ine donne : il croit que son écritureest moulée. Mais vous, qui parlez, mandez-moi comment vous vous en accom-modez. Mon fils partit hier, très-fàché de nous quitter : il n’v a rien de bon, nide droit, ni de noble, que je ne tâche de lui inspirer ou de lui confirmer. 11entre avec douceur et approbation dans tout ce qu’on lui dit ; mais vous con-noissez la foiblesse humaine : ainsi je mets tout entre les mains de la Provi-dence, et me réserve seulement la consolation de n’avoir rien à me reprocher