LETTRES DE MADAME DE SÉV1GKÉ
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Mandcz-yioi (le bonne foi quel nom prendra Adhémar, je le trouve empê-ché : M. de Grignandéfend Grignan, et a raison; Rouville 1 défend l’autre;il faudra se réduire au petit glorieux 2 .
Vous voulez savoir si nous avons encore des feuilles vertes; oui, beaucoup :elles sont mêlées d’aurore et de feuille morte; cela fait une étoffe admirable.
Voilà deux bonnes veuves, madame de Senneterrc et madame de Leuville'.l’une est plus riche que l’autre, mais l’autre est plus jolie que l’une. Vous ne medites rien de votre assemblée, elle dure plus que nos états. Parlez-moi devotre santé, et pour ce que, vous appelez des fadaises, je ne trouve que celade bon : hélas ! si vous les haïssiez, vous n’auriez qu’à brûler mes lettressans les lire. Notre abbé vous embrasse paternellement ; il vous conjure defaire, pendant que vous y serez, tous les enfants que vous voudrez faire, etde n’eu point garder pour quand nous arriverons. Adieu, ma très-chère ettrès-aimable ; je vous recommande ma vie.
A LA MÊME
Aux Rochers, dimanche 29 novembre 1671.
Il m’est impossible, très-impossible de vous dire, ma chère tille, la joie quej’ai reçue en ouvrant ce bienheureux paquet qui m’a appris votre heureux ac-couchement. En voyant une lettre de M. de Grignan, je me suis doutée que vousétiez accouchée ; mais de ne point voir de ces aimables dessus de lettres devotre main, c’étoit une étrange affaire. Il y en avoit pourtant une de vous du 15 ;maisje la regardois sans la voir, parce que celle do M. de Grignan ine trou-bloit la tête ; enlîn je l’ai ouverte, avec un tremblement extraordinaire, et j’aitrouvé tout ce que je pouvois souhaiter au monde. Que pensez-vous qu’on fassedans ces excès de joie? Demandez au coadjuteur ; vous ne vous y êtes jamaistrouvée. Savez-vous donc ce que l’on fait? Le cœur se serre, et l’on pleure sanspouvoir s’en empêcher ; c’est ce que j’ai fait, ma très-belle, avec beaucoup deplaisir : ce sont des larmes d’une douceur qu’on ne peut comparera rien, pasmême aux joies les plus brillantes. Comme vous êtes philosophe, vous savezles raisons de tous ces effets; pour moi, je les sens, et je m’en vais faire direautant de messes pour remercier Dieu de cette grâce que j’en faisois dire pourla lui demander. Si l’état où je suis durait longtemps, la vie seroit trop agréa-
* François, comte de Rouville) homme extraordinaire pour l’autorité qu’il avait acquise dedire hautement la vérité.
- Adhémar, surnommé Glorieuset par M. de GuilleragueS;