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LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNÉ
blc; mais il fautjouir du bien présent, les chagrins reviennent assez tôt. Lajolicchose d’accoucher d’un garçon, et de l’avoir fait nommer par la Provence 1 !voilà qui est à souhait. Ma fille, je vous remercie plus de mille fois destrois lignes que vous m’avez écrites ; elles m’ont donné l’achèvement d’unejoie complète. Mon abbé est transporté comme moi, et notre Mousse estravi. Adieu, mon ange, j’ai bien d’autres lettres à écrire que la vôtre.
A LA MÊME
A Paris, mercredi 25 décembre 1671.
Je vous écris un peu de provision, parce que je veux causer un momentavec vous. Après que j’eus envoyé mon paquet le jour de mon arrivée, le petitDubois m’apporta celui quejecroyois égaré : vous pouvez penser avec quellejoie je le reçus. Je n’y pus faire réponse, parce que madame de la Fayette,madame de Saint-Géran, madame de Villars, me vinrent embrasser. Vousavez tous les étonnements que doit donner un malheur comme celui deM. de Lauzun ; toutes vos réflexions sont justes et naturelles ; tous ceux quiont de l’esprit les ont faites, mais on commence à n’y plus penser : voiciun bon pays pour oublier les malheureux. On a su qu’il a fait son voyagedans un si grand désespoir, qu’on ne le quittoit pas d’un moment. On vou-lut le faire descendre de carrosse à un endroit dangereux, il répondit :« Ces malheurs-là ne sont pas faits pour moi. » Il dit qu’il est innocent àl’égard du roi, mais que son crime est d’avoir des ennemis trop puissants.Le roi n'a rien dit, et ce silence déclare assez la qualité de son crime. Ilcrut qu’on le laisseroit à Pierre-Encise, et il commençoit à Lyon à faire sescompliments à M. d’Artagnan ; mais, quand il sut qu’on le menoit à Pignerol,il soupira, et dit : « Je suis perdu. » On avoit grand’pitié de sa disgrâce dansles villes où il passoit : il faut avouer aussi qu’elle est extrême.
Leroi envova quérir dans ce tempsdà M. de Marsillac, etluidit : «Je vousdonne le gouvernement de Berry, qu’avoitLauzun. » Marsillac répondit : « Sire,que Votre Majesté, qui sait mieux les règles de l’honneur que personne dumonde, se souvienne, s’il lui plaît, que je n’étois pas ami de Lauzun ; qu’elleait la bonté de se mettre un moment à ma place, et qu’elle juge si je dois accep-ter la grâce qu’elle me fait. — Vous êtes, dit le roi, trop scrupuleux ; j’en
! Il fut tenu sur les fonts par les procureurs du pays de Provence, et nommé Louis-Provence.