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Lettres choisies de Madame de Sévigné / precédées d'une notice par Grouvelle ; d'observations littéraires par Suard ; accompagnées de notes explicatives sur les faits et sur les personnages du temps ; ornées d'une galerie de portraits historiques ; dessinés par Staal ; gravés au Burin par Massard, F. Delannoy, Regnault, Outhwaitte, etc.
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LETTRES DE MADAME DE SÉVIGXÉ

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sais autant quun autre-dessus ; mais vous nen devez faire aucune difficulté. Sire, puisque Votre Majesté lapprouve, je me jette à ses pieds pour laremercier. Mais, dit le roi , je vous ai donné une pension de douze millefrancs, en attendant que vous eussiez quelque chose de mieux. Oui, sire,je la remets entre vos mains. Et moi, dit le roi, je vous la donne uneseconde fois, et je men vais vous faire honneur de vos beaux sentiments. »En disant cela, il se tourne vers ses ministres, leur conte les scrupules deM. de Marsillac, et dit : «Jadmire la différence : jamais Lauzun navoitdaigné me remercier du gouvernement de Berry ; il nen avoit pas pris lesprovisions, et voilà un homme pénétré de reconnoissanee. »

Tout ceci est extrêmement vrai ; M. de la Rochefoucauld vient de me leconter. Jai cru que vous ne haïriez pas ces détails ; si je me trompois, man-dez-le-moi. Ce pauvre homme est très-mal de sa goutte, et bien pis que lesautres années : il ma bien parlé de vous ; il vous aime toujours comme safille. Le prince de Marsillac mest venu voir, et lon me parle toujours dema chère enfant.

Jai vu M. de Mesmes, qui enfin a perdu sa chère femme; il a pleuré etsangloté en me voyant ; et moi, je nai jamais pu retenir mes larmes. Toutela France a visité cette maison; je vous conseille de lui faire vos compli-ments : vous le devez par le souvenir de Livry, que vous aimez encore.

Est-il possible que mes lettres vous soient agréables au point que vous, me ledites? Je ne les sens point telles en sortant de mes mains ; je crois quelles ledeviennent quand elles ont passé par les vôtres : enfin, ma chère enfant, cestun grand bonheur que vous les aimiez, car, de la manière dont vous en êtesaceaïdée, vous seriez fort à plaindre si cela étoit autrement. M. de Coulangesest bien en peine de savoir laquelle de vos madames y prend goiit : noustrouvons que cest un bon signe pour elle ; car mon style est si négligé,quil faut avoir un esprit naturel et du monde pour pouvoir sen accommoder.

Jai envoyé quérir Pecquet pour discourir de la petite vérole de votre enfant :il en est épouvanté ; mais il admire sa force davoir pu chasser ce venin, et croitquil vivra cent ans après avoir si bien commencé.

Jai enfin pris courage, jai causé douze heures avec Coulanges ; je ne com-prends pas quon puisse parler à dautres. Cest un grand bonheur que le hasardmait fait loger chez lui. Çà, courage ! mon cœur, point de foiblesse humaine ;et, en me fortifiant ainsi, jai passé par-dessus mes premières foiblesses ; maisCateau 1 ma mise encore une fois en déroute ; elle entra, il me sembla quelleme devoit dire : « Madame, madame vous donne le bonjour, elle vous prie de

1 Femme de chambre de madame de Grignnn.

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