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LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNÉ
la venir voir. » Elle me reparla de tout votre voyage, et que quelquefois vousvous ressouveniez de moi. Je fus une heure assez impertinente. Je m’amuseà votre tille; vous n’en faites pas grand cas, mais nous vous le rendonsbien : on m’embrasse, on me connoît, on me crie, on m’appelle. Je suismaman tout court ; et de celle de Provence, pas un mot.
Le roi part le 5 janvier pour Châlons, et doit faire plusieurs autres tours,quelques revues chemin faisant ; le voyage sera de douze jours, mais lesofficiers et les troupes iront plus loin : pour moi, je soupçonne encorequelque expédition comme celle de la Franche-Comté. Vous savez que leroi est un héros de toutes les saisons l .
Les pauvres courtisans sont désolés; ils n’ont pas un sou. Brancas me de-manda hier de bonne foi si je ne voudrais point prêter sur gages, et m’as-sura qu’il n’en parleroit point, et qu’il aimeroit mieux avoir affaire à moiqu’à un autre. La Trousse me prie de lui apprendre quelques-uns des se-crets de Pomenars, pour subsister honnêtement; enfin ils sont abîmés.Voilà Châtillon, que j’exhorte à vous faire un impromptu ; il me demandehuit jours, et je l’assuré déjà qu’il ne sera que réchauffé, et qu’il le tireradu fond de cette gibecière que vous connoissez.
Adieu, belle comtesse, il y a raison partout; cette lettre est devenue unjuste volume. J’embrasse le laborieux Grignan, le seigneur Corbeau % leprésomptueux Adhémar, et le fortuné Louis-Provence , sur qui tous les as-trologues disent que les Fées ont soufflé. Econquesto mi raccommando .
A LA MÊME
A Paris, le premier jour de l’an 1672.
J’étois hier au soir chez M. d’Uzès : nous résolûmes de vous envoyer uncourrier. Il m’avoit promis de me faire savoir aujourd’hui le succès de son au-dience chez M. le Tellier, et même s’il vouloit que j’v menasse madame deCoulanges 3 ; mais, comme il est dix heures du soir, et que je n’ai point de sesnouvelles, je vous écris tout simplement : M. d’Uzès aura soin de vous in-struire de ce qu’il a fait. Il faut tâcher d’adoucir les ordres rigoureux, en fai-sant voir que ce serait ôter à M. de Grignan le moyen de servir le roi, que de
1 C'est la pensée d’un madrigal de mademoiselle de Scudéri.
- Le coadjuteur d’Arles.
3 Madame de Coulanges était nièce de la femme de M. le Tellier, ministre d’Élat, et depuischancelier de France.