LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNÉ
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souvient-il? Nous allons attaquer la Flandre ; les Hollandois se joindront auxEspagnols : Dieu nous garde des Suédois, des Anglois et des Allemands ! Jesuis assommée de cette nouvelle. Je voudrais bien que quelque ange voulûtdescendre du ciel pour calmer tous les esprits et faire la paix.
Notre cardinal (de Retz) est toujours malade : je lui rends de grandssoins : il vous aime toujours ; il compte que vous l’aimez aussi.
Je vous éclaircirai un peu mieux l’affaire dont vous me parlâtes l’autrejour; mais M. le comte de Guiche ni M. de Longueville n’en sont point, ceme semble : entin je vous en instruirai. M. de Boufflers a tué un hommeaprès sa mort; il étoit dans sa bière et en carrosse; on le menoit à une lieuede Boufflers pour l’enterrer. Son curé étoit avec le corps ; on verse : labière coupe le cou au pauvre curé 1 . Hier un homme versa en revenant deSaint-Germain; il se creva le cœur et mourut dans le carrosse.
Madame Scarron, qui soupe ici tous les soirs et dont la compagnie est déli-cieuse, s’amuse et se joue avec votre fdle; elle la trouve jolie et point dutout laide. Cette petite appeloit hier l’abbé Têtu son papa : il s’en défendit parde très-bonnes raisons, et nous le crûmes. Je vous embrasse, ma très-ai-mable : je vous mandai tant de choses en dernier lieu, qu’il me semble queje n’ai rien à dire aujourd’hui ; je vous assure pourtant que je ne demeure-rois pas court, si je voulois vous dire tous les sentiments que j’ai pour vous.
A LA MÊME
A Livre, mardi 1 er mars 1672.
Je commence ma lettre aujourd’hui, ma tille, jour de mardi gras ; je l’achè-verai demain. Si vous êtes .à Sainte-Marie, je suis chez notre abbé, qui a depuisdeux jours un petit déréglement qui lui donne de l’émotion ; je n’en suis pasencore en peine, mais j’aimerois mieux qu’il se portât tout à fait bien. Ma-dame de Coulanges et madame Scarron me vouloient mener à Vincennes ; M. dela Rochefoucauld vouloit que j’allasse chez lui entendre lire une comédie deMolière 2 ; mais en vérité j’ai tout refusé avec plaisir, et me voilà à mon devoir,avec la joie et la tristesse de vous écrire : il y a longtemps vraiment que je
1 Cette aventure est l’origine de la fable de la Fontaine le Curé et le mort.a C’était probablement la comédie des Femmes savantes, dont la première représentationeut lieu le 11 mars 1672.