120
LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNÉ
vous écris. Vous êtes donc à Sainte-Mario, ne voulant pas laisser échapperun moment de la douleur que vous avez de la mort du pauvre chevalier ; vousla voulez sentir à longs traits, sans en rien rabattre, sans aucune distrac-tion; cette application à faire valoir et à vouloir sentir toute votre tristesseme paroit d’une personne qui n’est pas si embarrassée qu’une autre d’avoirdes occasions de s’affliger; j’en prends à témoin votre cœur.
Voilà donc votre carnaval échappé de la fureur des réjouissances publiques :sauvez-vous aussi de l’air de la petite vérole : je crains pour vous beaucoup plusque vous. Nous avons ici madame delà Trochc ; il est vrai qu’elle sait arriveràl'aris. Son séjour de l’année passée fut bien abîmé à mon égard dans l’extrêmedouleur de vous perdre. Depuis ce temps, ma chère enfant, vous êtes arrivéepartout, comme vous dites ; mais point du tout à Paris. Vos réflexions surl’espérance sont divines ; si Bourdelot 1 les avoit faites, tout l’univers lesauroit : vous ne faites pas tant de bruit pour faire des merveilles : le malheurdu bonheur est tellement bien dit, qu’on ne peut trop aimer une plume quiexprime ces choses-là. Vous dites tout sur l’espérance, et je suis si fort devotre avis, que je ne sais si je dois aller en Provence, tant j’ai de crainted’en repartir. Je vois déjà comme le temps galopera; je connois ses ma-nières ; mais en suite de cette belle réflexion mon cœur décide comme levôtre, et je ne souhaite rien tant que de partir; je veux même espérer qu’ilpeut arriver de telles choses, que je vous ramènerai avec moi : c’est là-dessus qu’il est difficile de parler de si loin; du moins, ma tille, il ne tien-dra pas à une maison ni à des meubles. Je ne songe qu’à vous : les pas que jefais pour vous sont les premiers ; les autres viennent après comme ils peuvent.
Je soupai hier chez Gourville avec les la Rochefoucauld, les Plessis, lesla Fayette, les Tournai 2 : nous attendions le grand Pomponne ; mais le ser-vice de ce cher maître que vous honorez tant l’empêcha de se retrouveravec la fleur de ses amis : il a bien des affaires, à causes des dépêches qu’ilfaut écrire partout, et à cause de la guerre.
L’archevêque de Toulouse 5 a été fait cardinal à Rome, et la nouvelle en estvwTue ici dans le temps qu’on attendoit celle de M. de Laon 4 : c’est unegrande douleur pour tous ses amis. On tient que M. de Laon s’est sacrifié pourle service du roi, et qu’afin de ne point trahir les intérêts de la France, il n’a
* L’abbé Bourdelot, médecin du grand Condé. Il courait de lui une petite pièce contreXEspérance. La princesse palatine, Anne de Gonzague, y fit une réponse.
- C’est-à-dire révêque de Tournai, Gilbert de ChoiseuL
5 I’ierre de Bonzi.
4 César d’Estrées, évéque de Laon, l'ut déclaré cardinal peu de temps après ; il l’était déjàin petto.