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Lettres choisies de Madame de Sévigné / precédées d'une notice par Grouvelle ; d'observations littéraires par Suard ; accompagnées de notes explicatives sur les faits et sur les personnages du temps ; ornées d'une galerie de portraits historiques ; dessinés par Staal ; gravés au Burin par Massard, F. Delannoy, Regnault, Outhwaitte, etc.
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LETTRES DE MADAME DE SÉVlGlNÉ

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A LA MÊME

A Paris, mercredi 15 avril i (i7'À.

,1e vous lavoue, ma lilie, je suis irès-fàchée que mes lettres soient perdues :mais savez-vous de quoi je serois encore plus fâchée? ce seroit de perdre lesvôtres : jai passé parla, cest une des plus cruelles choses du monde. Mais,mon enfant, je vous admire; vous écrivez litalien commele cardinal Ottobon 1 ,et même vous y mêlez de lespagnol : manera nest pas des nôtres ; et, pour vosphrases, il me seroit impossible den faire autant. Amusez-vous aussi à leparler, cest une très-jolie chose : vous le prononcez bien, vous avez du loisir,continuez, je serai tout étonnée de vous trouver si habile. Vous mobéissezpour nêtre point grosse, je vous en remercie de tout mon cœur ; ayez le mêmesoin de me plaire pour éviter la petite vérole. Votre soleil me fait peur. Com-ment i les tètes tournent, on a des apoplexies, comme on a des vapeurs ici, etvotre tète tourne comme les autres ! Madame de Coulanges espère conserver lasienne à Lyon, et fait des préparatifs pour faire une belle défense contre legouverneur 2 . Si elle va à Grignan, ce sera pour vous conter ses victoires, etnon pas sa défaite ; je ne crois pas même que le marquis prenne le personnagedamant : il est observé par des gens qui ont.bon nez, et qui nentendroientpas raillerie. Il est désolé de ne point aller à la guerre; je suis très-désoléeaussi de ne point partir avec M. et madame de Coulanges ; c'étoit une choserésolue, sans le pitoyable état se trouve ma tante. Mais il faut avoir encorepatience : rien ne marrêtera, dès que je serai de libre partir. Je viens dacheterun carrosse de campagne, je fais faire des habits ; enfin je partirai du jour aulendemain ; jamais je nai rien souhaité avec tant de passion, Fiez-vous à moipour ny pas perdre un moment; cest mon malheur qui méfait trouver desretardements les autres nen trouvent point.

Je voudrois bien vous pouvoir envoyer notre cardinal; ce seroit un grandamusement de causer avec lui : je ne vous trouve rien qui puisse vous divertir :mais, au lieu de prendre le chemin de Provence, il sen va à Commercy. Ondit que le roi a quelque regret du départ de Canaples : ilavoit un régiment, ila été cassé ; il a demandé dix abbayes, on les lui a toutes refusées ; il a de-mandé de servir daide de camp cette campagne, il est refusé ; sur cela il écrit

1 Le cardinal Marc Oitoboni, Vénitien, fut depuis le pape Alexandre Viïf.

1 Le marquis de Villeroi.

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