LETTRES DE MADAME DE SÉVIGAÉ
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qu’à Paris ; nous parlâmes fort de vous. Il s’en va lundi ; il vous dira adieucomme il vous a dit bonjour. Il vous aime tendrement, et vous fera réponse surla proposition d’ctre archevêque d’Aix. Nous composâmes la vie qu’il fcroittoujours déchiré entre le désir de vous voir et la crainte d’être ridicule. Nousréglâmes les heures, et nous inventâmes des supplices pour le premier quimettrait le nez sur l’attachement qu’il aurait pour vous. Cette conversationnous eut menés plus loin que Fleury *. D’Hacqueville etl’abhé de Pontcarréétoientavec nous. J’étois insolemment avec ces trois hommes. Je m’en vaistout présentement me promener tfois ou quatre heures à Livry. J’étouffe, jesuis triste : il faut que le vert naissant et les rossignols me redonnent quelquedouceur dans l’esprit. On ne voit ici que des adieux, des équipages qui nousempêchent de passer dans les rues. Je reviens demain matin pour faire partircelui de mon fils ; mais il ne fera point d’embarras : ce sont des coffres quivont par des messagers ; il a acheté ses chevaux en Allemagne. J’ai donné del’argent à Carillon pour lui donner pendant la campagne. Je suis une ma-râtre : je dis hier adieu au petit dénaturé A Je pensai pleurer. Cette campagnesera rude, et je ne me tic guère à lui pour se conserver : poco duri 1 pur ches’innalzi : il en estrevenu là ; c’est sa vraie devise. Adieu, je ne vous en dirai pasdavantage aujourd’hui. Je m’en vais à la Sainte-Baume. Je m’eu vais dans unlieu où je penserai à vous sans cesse, et peut-être trop tendrement. Il est biendifficile queje revoie ce jardin, ces allées, ce petit pont, cette avenue, cette prai-rie, ce moulin, cette petite vue, cette forêt, sans penser à ma très-chère enfant.
Le petit Daquin est premier médecin. La faveur l’a pu faire autant que lemérite 5 .
A LA MÊME
A Paris, mercredi 27 avril 1072.
Je m’en vais faire réponse à vos deux lettres, et puis je vous parlerai de cepavs-ci. M. de Pomponne a vu la première, et je lui ferai voir encore une grandepartie de la seconde; il est parti : ce fut en lui disant adieu que je lui montraivotre lettre, ne pouvant jamais mieux dire que ce que vous écrivez sur vosaffaires. 11 vous trouve admirable; je n’ose vous dire à quel style il compare levotre, ni les louanges qu’il lui donne ; enfin il m’a fort priée de vous assurer de
1 Où était alors madame de la Fayette.
•- Le chevalier de Grignan.
5 Vers de Corneille dans le Cid.