LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNÉ
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lettre est-ce ceci ? Je pense que je suis folle. À quoi peut servir une si grandenarration? Vraiment, j’ai bien satisfait le désir que j’avois de conter.
Le roi est à Charleroi, et y fera un assez long séjour. Il n’y a point encorede fourrages; les équipages portent la famine avec eux; on est assez embar-rassé dès le premier pas de cette campagne. Guitaud m’a montré votre lettre,et à l’abbé, envoyez-moi ma mère. Ma fille, que vous êtes aimable, et que vousjustifiez agréablement l’excessive tendresse qu’on voit que j’ai pour vous ! Hé-las ! je ne songe qu’à partir, laissez-m’en le soin. Je conduis des yeux touteschoses ; et, si ma tanteprenoit le chemin de languir, en vérité je partirons.Vous seule au monde me pouvez faire résoudre à la quitter dans un si pitoyableétat. Nous verrons. Je vis au jour la journée, et n’ai pas encore le courage derien décider. Un jour je pars, le lendemain je n’ose ; enfin vous dites vrai : il ya des choses bien désobligeantes dans la vie. Vous me priez de ne point son-ger avons en changeant de maison, et moi, je vous prie de croire que je nesonge qu’à vous, et que vous m’êtes si extrêmement chère que vous faitestoute l’occupation de mon cœur. J’irai coucher demain dans ce joli apparte-ment où vous serez placée sans me déplacer. Demandez au marquis d’Oppède,il l’a vu. Il dit qu’il s’en va vous trouver; hélas! qu’il est heureux! Adieu,ma belle petite. Vous êtes au bout du monde ; vous voyagez ; je crains votrehumeur hasardeuse. Je ne me fie ni à vous ni à M. de Grignan. Il est vrai quec’est une chose étrange, comme vous dites, de se trouver à Aix après avoir faitcent lieues, et au Saint-Pilon 1 après avoir grimpé si haut. Il y a quelquefoisdans vos lettres des endroits qui sont très-plaisants, mais il vous échappe desjtériodes comme dans Tacite ; j’ai trouvé cette comparaison : il n’y a rien de(tins vrai. J’embrasse Grignan et le baise à la joue droite, au-dessous de satouffe ébouriffée
A LA MÊME
A Paris, vendredi 13 mai 1672.
11 est vrai, ma fille, que l’extrême beauté de Livry seroit bien capable dedonner de la joie à mon pauvre esprit, sijen’étois accablée de la triste vue dema tante, de la véritable envie que j’ai de partir, et de la langueur de madamede la Fayette, qui, après avoir été un mois à la campagne à se reposer, à se
' Le Saint-Pilon est une chapelle en forme de dôme, bâtie sur la pointe du rocher de laSainte-Baume.
- Allusion à des bouts-rimés que madame de Grignan avait faits à Livry.