LETTRES 1)E MADAME RE SÉ VIGNE
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ses autres passions. La Marans est abîmée; elle dit qu’elle voit bien qu’on luicache les nouvelles, et qu’avec M. de Longueville, M. le Prince et M. le Ducsont morts aussi; et qu’on le lui dise, et qu’au nom de Dieu on ne l’épargnepoint ; qu’aussi bien elle est dans un état qu’il est inutile de ménager. Si l’onpouvoit rire, on riroit. Ah! si elle savoit combien peu on songe à lui cacherquelque chose, et combien chacun est occupé de ses douleurs et de sescraintes, elle ne croirait pas qu’on eût tant d’application à la tromper.
Les nouvelles que je vous mande sont d’original ; c’est de Gourville, quiétoit avec madame de Longueville quand elle a reçu ses lettres : tous les cour-riers viennent droit à lui. M. de Longueville avoit fait son testament avantque de partir; il laisse une grande partie de son bien à un lils qu’il a, etqui, à mon avis, paraîtra sous le nom de chevalier d’Orléans 1 , sans riencoûter à scs parents, quoiqu’ils ne soient point gueux. Savez-vous où l’on mille corps de M. de Longueville? Dans le même bateau où il avoit passé toutvivant, il y avoit deux heures. M. le Prince, qui étoit blessé, le lit mettreauprès de lui, couvert d’un manteau, en repassant le lthin avec plusieurs autresblessés pour se faire panser dans une ville en deçà de ce fleuve ; de sorte quece retour fut la plus triste chose du monde. On dit que le chevalier de Mont-chevreuil, qui étoit attaché à M. de Longueville, ne veut point qu’on le pansed’une blessure qu’il a reçue auprès de lui 2 .
Mon lils m’a écrit : il est sensiblement touché de la perte de M. de Longue-ville. Il n’étoit point à cette première expédition; mais il sera d’une autre :peut-on trouver quelque sûreté dans un tel métier?. Je vous conseille d’écrireà M. de laRochefoucauld sur la mort de son chevalier et sur la blessure de M. deMarsillac. J’ai vu son cœur à découvert dans cette cruelle aventure ; il est aupremier rang de tout ce que j’ai jamais vu de courage, de mérite, de tendresseet de raison : je compte pour rien son esprit et son agrément. Je ne m’amu-serai point aujourd’hui à vous dire combien je vous aime.
Du même jour, à dix heures du soif.
11 y a deux heures que j’ai fait mon paquet, et, en revenant de la ville, jetrouve la paix faite, selon une lettre qu’on m’a envoyée. 11 est aisé de croireque toute la Hollande est en alarmes et soumise : le bonheur du roi est au-dessus de tout ce qu’on a jamais vu. On va commencer à respirer ; mais quelredoublement de douleur à madame de Longueville et à ceux qui ont perdu
1 II parut sous le nom de chevalier de Longueville, et fui tué pendant le siège de Philis-hourg, en 1.G88. par un soldat qui lirait une bécassine.
2 Philippe de Mornay, chevalier de Malle; il uiourul de cette blessure.