lettres de madame de sévigné
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héros ou un étourdi. Si le comte de Guiclie avoit été battu en passant le Rhin,il auroit eu le plus grand tort du monde, puisqu’on lui avoit commandé desavoir seulement si la rivière étoit guéable ; qu’il avoit mandé que oui, quoi-qu’elle ne le lut pas ; et c’est parce que ce passage a bien réussi qu’il est cou-ronné de gloire.
Je commence un peu à respirer. Le roi ne fait plus que voyager, et prendrela Hollande, en chemin faisant. Je n’avois jamais tant pris d’intérêt à la guerre,je l’avoue; mais la raison n’en est pas difficile à trouver. Mon fils n’étoit pascommandé pour cette occasion. Il est guidon des gendarmes de monseigneur leDauphin, sous M. de là Trousse : je l’aime mieux là que volontaire.
J’ai été chez M. Bailly pour votre procès; je ne l’ai pas trouvé, mais je lui aiécrit un billet fort amiable. PourM. le président Briçonnet *, je ne lui sauroispardonner les fautes que j’ai laites depuis trois ou quatre ans à son égard; il aété malade, je l’ai abandonné; c’est un abîme, je suis toute pleine de torts;je me trouve encore le bienfait, après tout cela, de ne lui pas souhaiter lamort. N’en parlons plus.
J’ai vu un petit mot d’italien dans votre lettre, il me sembloit que c’étoitd’un homme qui l’apprenoit, et plût à Dieu! Vous savez que j’ai toujourstrouvé que cela manquoit à vos perfections. Àpprenez-le, mon cousin, je vousen prie, vous y trouverez du plaisir. Puisque vous trouvez que j’ai le goûtbon, fiez-vous-en à moi.
Si vous n’aviez pas été à Dijon occupé à voir perdre le procès du pauvrecomte de Limoges, vous auriez été en ce pays quand j’y ai passé ; et, suivantl’avis que je vous aurois donné, vous auriez su de mes nouvelles chez moncousin de Toulongeon ; mais mon malheur a dérangé tout ce qui nous pou-voit faire trouver à ce'rendez-vous, qui s’est trouvé comme une petite maisonde Polémon. Madame de Toulongeon, ma tante, y vint lundi me voir, etM. Jeannin m’a priée si instamment de venir ici, que je n’ai pu lui refuser.Il me fait regagner le jour que je lui donne par un relais qui me mènera de*main coucher à Ghâlons, comme je Pavois résolu. J’ai trouvé cette maisonembellie de la moitié, depuis seize ans que j’y étois venue; mais je ne suispas de même, et le temps, qui a donné de grandes beautés à ses jardins, m’aôté ün air de jeunesse que je ne pense pas que je recouvre jamais. Vous m’eneussiez rendu plus que personne par la joie que j’aurois eue de vous voir, etpar les épanouissements dératé à quoi nous sommes forts sujets quand noussommes ensemble. Mais enfin Dieu ne l’a pas voulu, ni le grand Jupiter, quis’est contenté de me mettre sur sa montagne 5 sans vouloir me faire voir ma
1 Guillaume Briçonnet, président au grand conseil.
2 Madame de Sévigné écrit le grand Jupiter : Mons Jovis, nom antique d’une montagne si-