LETTRES DE MADAME DE SÉYIGNÉ
ICO
A M. ARNAURD-D’ANDILLY
A Aix, H décembre 1672.
Au lieu d’aller à Pomponne vous faire une visite, vous voulez bien que jevous écrive ; je sens la différence de l’un à l’autre, mais il faut que je me con-sole, au moins de ce qui est en mon pouvoir. Vous seriez bien étonné si j’alloisdevenir bonne à Aix ; je m’y sens quelquefois portée par un esprit de contra-diction, et, voyant combien Dieu y est peu aimé, je me trouve chargée d’enfaire mon devoir. Sérieusement, les provinces sont peu instruites des devoirsdu christianisme ; je suis plus coupable que les autres, car j’en sais beaucoup :je suis assurée que vous ne m’oubliez jamais dans vos prières, et je crois ensentir des effets toutes les fois que je sens une bonne pensée. J’espère quej’aurai l’honneur de vous revoir ce printemps, et qu’étant mieux instruite, jeserai plus en état de vous persuader tout ce que vous m’assurez que je ne vouspersuadois point. Tout ce que vous saurez entre ci et là, c’est que si le prélatqui a le don de gouverner les provinces avoit la conscience aussi délicate queM. de Grignan, il seroit un très-bon évêque, ma basta 1 . Faites-moi la grâcede me mander de vos nouvelles, parlez-moi de votre santé, parlez-moi del’amitié que vous avez pour moi, donnez-moi la joie devoir que vous êtes per-suadé que vous êtes au premier rang de tout ce qui m’est le plus cher aumonde ; voilà ce qui m’est nécessaire pour me consoler de votre absence,dont je sens l’amertume au travers de toute l’amour maternel.
De Rabuttn-Chantai..
A MADAME DE GRIGNAN
A Lambesc, mardi 20 décembre 1672,à dix heures du matin.
Quand on compte sans la Providence, il faut très-souvent compter deux fois.J’étois tout habillée à huit heures, j’avois pris mon café, entendu la messe ;tous les adieux faits, le bardot chargé, les sonnettes des mulets me faisoient
1 11 s’agit de l’évêque de Marseille, Forbin de Janson, qui empiétait sur les attributions deM. de Grignan, gouverneur de Provence.
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