LETTRES DE MADAME DE SËVIGNÈ
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lerie à part, madame, mandez-moi de vos nouvelles. Je suis en peine aussi den’en avoir aucune de notre ami (Corbinelli ). Quelqu’un m’a dit qu’il étoit dansune dévotion extrême. Si c’étoi t cela qui l’empêchât d’avoir commerce avec moi,j’aimerois autant qu’il fût déjà en paradis. Mandez-moi ce que vous en savez.
DE MADAME DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY
Grignan, ce 15 juillet 1673.
Vous voyez bien, mon cher cousin, que me voilà à Grignan. Il y a justementun an que j’y vins; je vous écrivis avec notre ami Corbinelli, qui passa deuxmois avec nous. Depuis cela j’ai été dans la Provence me promener. J’ai passél’hiver à Aix avec ma fille. Elle a pensé mourir en accouchant, et moi delà voiraccoucher si malheureusement. Nous sommes revenus ici depuis quinze jours,et j’y serai jusqu’au mois de septembre, que j’irai à Bourbilly, où je prétendsbien vous voir. Prenez dès à présent des mesures, afin que vous ne soyez pasà Dijon. J’y veux voir aussi notre grand cousin de Toulongeon, inandez-lui. Jevous mènerai peut-être notre cher Corbinelli; il m’est venu trouver ici, etnous avions résolu de vous écrire, quand j’ai reçu votre lettre. Vous le trou-verez pour les mœurs aussi peu réglé que vous l’avez vu ; mais il sait mieuxsa religion qu’il ne savoit, et il en sera bien plus damné, s’il ne profite pasde ses lumières. Je l’aime toujours, et son esprit est fait pour me plaire. Quedites-vous de la conquête de Maëstricht? Leroi seul en a toute la gloire 1 . Vosmalheurs me font une tristesse au cœur qui me fait bien sentir que je vousaime. Je laisse la plume à notre ami. Nous serions trop heureux si nous lepouvions avoir dans notre délicieux château de Bourbilly. Ma fille vous fait uneamitié, quoique vous ne songiez pas à elle.
Suit une lettre de Corbinelli.
A MADAME DE GRIGNAN
A Montélimar, jeudi S octobre 1673.
Voici un terrible jour 2 , ma chère enfant ; je vous avoue que je n’en puisplus. Je vous ai quittée dans un état qui augmente ma douleur. Je songe à
1 Le roi prit Maëstricht, le 20 juin 1673, après treize jours de siège.
2 C’était le même jour de sou départ de Grignan pour Paris et de celui de madame de Gri-