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Lettres choisies de Madame de Sévigné / precédées d'une notice par Grouvelle ; d'observations littéraires par Suard ; accompagnées de notes explicatives sur les faits et sur les personnages du temps ; ornées d'une galerie de portraits historiques ; dessinés par Staal ; gravés au Burin par Massard, F. Delannoy, Regnault, Outhwaitte, etc.
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LETTRES DE MADAME DE SÉV1GNÉ

rneur me passera, et que mon cœur, qui est toujours pressé, se mettra un peuplus au large; mais il ne peut jamais arriver que je ne souhaite uniquementet passionnément de vous revoir. Parler de vous, en attendant, sera monsensible plaisir; mais je choisirai mes gens et mes discours : je sais un peuvivre; je sais ce qui est bon aux uns et mauvais aux autres ; je nai pas tout àl'ait oublié le monde, jen connois les tendresses et les bontés, pour entrerdans les sentiments des autres. Je vous demande la grâce de vous lier à moi,et de ne rien craindre de lexcès de ma tendresse. Si mes délicatesses et lesmesures injustes que je prends sur moi ont donné quelquefois du désagré-ment à mon amitié, je vous conjure de tout mon cœur, ma fille, de les excu-ser en faveur de leur cause: je la conserverai toute ma vie, cette cause, très-précieusement; et jespère que, sans lui faire aucun tort, je pourrai merendre moins imparfaite que je ne suis. Je tâche tous les jours à profiter demes réflexions ; etsijepouvois, commejevous ai dit quelquefois, vivre seule-ment deux cents ans, il me semble que je serois une personne bien admirable.

Si M. de Sens ( Louis-Henri de Gondrin) avoit été à Sens, je laurois vu;il me semble que je dois cette civilité à la manière dont il pense pour vous.Je regarde tous les lieux je passai il y a quinze mois avec un fonds dejoie si véritable, et je considère avec quels sentiments jy repasse mainte-nant, et jadmire ce que cest que daimer comme je vous aime.

Jai reçu des nouvelles de mon fils; cest de la veille dun jour quilscroyoient donner bataille ; il me paraît aise de voir des ennemis : il nencroyoit non plus que des sorciers ; il avoit une grande envie de mettre unpeu flamberge au vent, par curiosité seulement. Cette lettre maurait bieneffrayée, si je ne savois très-bien la marche des Impériaux et le respectquils ont eu pour Yarmée de votre frère.

Mon Dieu ! ma fille, jabuse de vous : voyez quels fagots je vous conte. Peut-être que de Paris je vous manderai des bagatelles qui pourront vous diver-tir : soyez bien persuadée que mes véritables affaires viendront du côté deProvence; mais votre santé, voilà ce qui me tue : je crains que vous ne dor-miez point, et quenlin vous ne tombiez malade. Vous ne men direz rien,mais je nen aurai pas moins dinquiétude.