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LETTRES DE MADAME DE SÉV1GNÉ
rneur me passera, et que mon cœur, qui est toujours pressé, se mettra un peuplus au large; mais il ne peut jamais arriver que je ne souhaite uniquementet passionnément de vous revoir. Parler de vous, en attendant, sera monsensible plaisir; mais je choisirai mes gens et mes discours : je sais un peuvivre; je sais ce qui est bon aux uns et mauvais aux autres ; je n’ai pas tout àl'ait oublié le monde, j’en connois les tendresses et les bontés, pour entrerdans les sentiments des autres. Je vous demande la grâce de vous lier à moi,et de ne rien craindre de l’excès de ma tendresse. Si mes délicatesses et lesmesures injustes que je prends sur moi ont donné quelquefois du désagré-ment à mon amitié, je vous conjure de tout mon cœur, ma fille, de les excu-ser en faveur de leur cause: je la conserverai toute ma vie, cette cause, très-précieusement; et j’espère que, sans lui faire aucun tort, je pourrai merendre moins imparfaite que je ne suis. Je tâche tous les jours à profiter demes réflexions ; etsijepouvois, commejevous ai dit quelquefois, vivre seule-ment deux cents ans, il me semble que je serois une personne bien admirable.
Si M. de Sens ( Louis-Henri de Gondrin) avoit été à Sens, je l’aurois vu;il me semble que je dois cette civilité à la manière dont il pense pour vous.Je regarde tous les lieux où je passai il y a quinze mois avec un fonds dejoie si véritable, et je considère avec quels sentiments j’y repasse mainte-nant, et j’admire ce que c’est que d’aimer comme je vous aime.
J’ai reçu des nouvelles de mon fils; c’est de la veille d’un jour qu’ilscroyoient donner bataille ; il me paraît aise de voir des ennemis : il n’encroyoit non plus que des sorciers ; il avoit une grande envie de mettre unpeu flamberge au vent, par curiosité seulement. Cette lettre m’aurait bieneffrayée, si je ne savois très-bien la marche des Impériaux et le respectqu’ils ont eu pour Yarmée de votre frère.
Mon Dieu ! ma fille, j’abuse de vous : voyez quels fagots je vous conte. Peut-être que de Paris je vous manderai des bagatelles qui pourront vous diver-tir : soyez bien persuadée que mes véritables affaires viendront du côté deProvence; mais votre santé, voilà ce qui me tue : je crains que vous ne dor-miez point, et qu’enlin vous ne tombiez malade. Vous ne m’en direz rien,mais je n’en aurai pas moins d’inquiétude.