LETTRES DE MADAME DE SEVIGNÉ
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A LA MÊME
A Paris, jeudi 2 novembre 1675.
Enfin, ma chère enfant, me voilà arrivée après quatre semaines de voyage,ce qui m’a pourtant moins fatiguée que la nuit que je viens de passer dans lemeilleur lit du monde : je n’ai pas fermé les yeux; j’ai compté toutes lesheures de ma montre ; et enfin, à la pointe du jour, je me suis levée : car quefaire en un lit, à moins que l'on ne dorme ‘? J’avois le pot-au-feu, c’étoit uneoille et un consommé qui cuisoient séparément. Nous arrivâmes hier, jour dela Toussaint, bon jour, bonne œuvre; nous descendîmes chez M. de Coulan-ges : je ne vous dirai point mes foiblesses ni mes sottises en rentrant dansParis; enfin je vis l’heure et le moment que je n’étois pas visible; mais jedétournai mes pensées, et je dis que le vent m’avoit rougi le nez. Je trouveM. de Coulanges qui m’embrasse; M. de Îîarai, un moment après; arriventensuite madame de Sanzei, madame de Bagnols, M. l’archevêque de Reims(.¥. le Tellier ), tout transporté d’amour pour le coadjuteur; un moment après,madame de la Fayette, M. de la Rochefoucauld, madame Scarron, d’Hacque-ville, la Garde, l’abbé de Grignan, l’abbé Têtu : vous voyez d’où vous êtes toutce qui se dit et la joie qu’on témoigne ; et madame de Grignan , et votre voyage ?et tout ce qui n’a point de liaison ni de suite. Enfin on soupe, on se sépare,je passe cette belle nuit. Ce matin, à neuf heures, la Garde, l’abbé, de Grignan,Brancas, d’Hacqueville sont entrés dans ma chambre pour ce qui s’appelleraisonner pantoufle. Premièrement, je vous dirai que vous ne sauriez tropaimer Brancas, la Garde et d’Hacqueville ; pour l’abbé de Grignan, cela vasans dire. J’oubliois de vous mander qu’hier au soir, avant toutes choses, jelus vos quatre lettres des 15, 18, 22 et 25 octobre : je sentis tout ce quevous expliquez si bien; mais puis-je assez vous remercier ni de votre bonneet tendre amitié, dont je suis très-convaincue, ni du soin que vous prenezde me parler de toutes vos affaires? Ali ! ma fille, c’est une grande justice;car rien au monde ne me tient tant au cœur que tous vos intérêts, quelsqu’ils puissent être : vos lettres sont ma vie, en attendant mieux.
J’admire que le petit mal de M. de Grignan ait prospéré au point que vousme le mandez, c’est-à-dire qu’il faut prendre garde en Provence au pli de sa
* Allusion à la fable te Lièvre et les Grenouilles, livre II, fable xiv,