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Lettres choisies de Madame de Sévigné / precédées d'une notice par Grouvelle ; d'observations littéraires par Suard ; accompagnées de notes explicatives sur les faits et sur les personnages du temps ; ornées d'une galerie de portraits historiques ; dessinés par Staal ; gravés au Burin par Massard, F. Delannoy, Regnault, Outhwaitte, etc.
Entstehung
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I.ETTÏiKS DE MADAME DE SKVtGNK

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A LA MKMK

A Paris, hindi 27 novembre '1675.

Votre lettre, ma chère tille, me paroît dun style triomphant : vous aviezvotre compte quand vous me lavez écrite ; vous aviez gagné vos petits procès :vos ennemis paroissoient confondus; vous aviez vu partir votre mari à la têtedun drapello eietto; vous espériez un bon succès dOrange. Le soleil de Pro-vence dissipe au moins à midi les plus épais chagrins ; enfin votre humeur estpeinte dans votre lettre: Dieu vous maintienne dans cette bonne disposition !Vous avez raison de voir, d vous êtes, les choses comme vous les voyez, etnous avons raison aussi de les voir dici comme nous les voyons. Vous croyezavoir lavantage : nous le souhaitons autant que vous ; et en ce cas nous disonsquil ne faut aucun accommodement ; mais supposé que largent, que nousregardons comme une divinité à laquelle on ne résiste point, vous fît trouverdu mécompte dans votre calcul, vous mavouerez que tous les expédients vousparoîtroient bons, comme ils nous le paroissoient. Ce qui fait que nous ne pen-sons pas toujours les mêmes choses, cest que nous sommes loin ; hélas! noussommes très-loin. Ainsi lon ne sait ce quon dit ; mais il faut se faire honneurréciproquement de croire que chacun dit bien selon son point de vue ; que sivous étiez ici, vous diriez comme nous, et que si nous étions, nous aurionstoutes vos pensées. Il y a bien des gens en ce pays qui sont curieux de savoircomment vous sortirez de votre syndicat; mais je dis encore vrai quand je vousassure que la perte de cette petite bataille ne feroit pas ici le même effet quenProvence. Nous disons en tous lieux et à propos tout ce qui se peut dire, etsur la dépense de M. de Grignan, et sur la manière dont il sert le roi, et,comme il est aimé : nous noublions rien, et pour des tons naturels, et des pa-roles rangées, et dites assez facilement, sans vanité, nous ne céderons pas àceux qui font des visites le matin aux flambeaux 1 . Mais cependant M. de laGarde ne trouve rien de si nécessaire que votre présence. On parle dune trêve ,soyez en repos sur la conduite de ceux qui sauront demander votre congé. Jecomprends les dépenses de ce siège dOrange: jadmire les inventions quele démon trouve pour vous faire jeter de largent ; jen suis plus affligée quuneautre, car, outre toutes les raisons de vos affaires, jen ai une particulière pourvous souhaiter cette année : cest que le bon abbé veut rendre le compte de ma

1 Allusion à lévèque de Marseille, qui allait solliciter de grand matin contre M. Grignan.