LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNÉ
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lier se divertissoit fort. Adieu, ma très-aimable, je suis à vous : cette véritéest avec celle de deux et deux font quatre.
A LA MÊME
A Paris, lundi 4 décembre 1675.
Me voilà toute soulagée de n’avoir plus Orange sur le cœur ; c’étoit une aug-mentation par-dessus ce que j’ai accoutumé de penser, qui m’importunoit. 11n’est plus question maintenant que delà guerre du syndicat : je voudrais qu’ellefût déjà finie. Je crois qu’après avoir gagné votre petite bataille d’Orange, vousn’aurez pas tardé à commencer l’autre. Vous ne sauriez croire la curiosité qu’onavoit pour être informé du bon succès de ce beau siège, et on en parloit dansle rang desnouvelles. J’embrassele vainqueur d’Orange, et jene lui ferai pointd’autre compliment que de l’assurer ici que j’ai une véritable joie que cettepetite aventure ait pris un tour aussi heureux ; je désire le même succès à tousses desseins, et l’embrasse de tout mon cœur. C’est une chose agréable quel’attachement et l’amour de toute la noblesse pour lui : il y a très-peu de gensqui pussent faire voir une si belle suite pour une si légère semonce. M. de laGarde vient de partir pour savoir un peu ce qu’on dit de cette prise d’Orange;il est chargé de toutes nos instructions, et, sur le tout, de son bon esprit et deson affection pour vous. D’ilacqueviile me mande qu’il conseille à M. de Grignand’écrire au roi : il seroit à souhaiter que, par effet de magie, cette lettre fûtdéjà entre les mains de M. de Pomponne ou de M. de la Garde ; car je ne croispas qu’elle puisse venir à propos. L’affaire du syndic s’est fortifiée dans matête par l’absence du siège d’Orange.
Nous soupàmes encore hier avec madame Scarron et l’abbé Têtu chez ma-dame de Coulanges; nous causâmes fort; vousn’êtesjamais oubliée. Nous trou-vâmes plaisant d’aller ramener madame Scârron à minuit au fin fond du fau-bourg Saint-Germain, fort au delà de madame de la Fayette, quasi auprès doVaugirard, dans la campagne; une belle et grande maison* où l’on n’entrepoint: il y a un grand jardin, de beaux et grands appartements; elle a uncarrosse, des gens et des chevaux; elle est habillée modestement et magnifi-quement, comme une femme qui passe sa vie avec des personnes de qualité ;
* C'est dans cette maison qu'étaient élevés les enfants du roi et de madame de Monlespau,dont madame Searron était gouvernante.