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Lettres choisies de Madame de Sévigné / precédées d'une notice par Grouvelle ; d'observations littéraires par Suard ; accompagnées de notes explicatives sur les faits et sur les personnages du temps ; ornées d'une galerie de portraits historiques ; dessinés par Staal ; gravés au Burin par Massard, F. Delannoy, Regnault, Outhwaitte, etc.
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LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNË 193

et dun agrément qui ouvrent le cœur. Je ne sais par commencer à vousy répondre.

Jai envie de vous parler de votre beau soleil et de vos jolies promenades ;vous avez raison de dire que je suis remariée en Provence : jen ferai un de mespays, pourvu que vous neffaciez pas celui-ci du nombre des vôtres. Vous medites mille douceurs sur le commencement de lannée, rien ne peut me flatterdavantage : vous mêtes toutes choses, et je ne suis appliquée quà faire que toutle inonde ne voie pas toujours à quel point cela est vrai. Jai passé le commen-cement de cette année assez brutalement : je ne vous ai dit quun pauvre mot,mais comptez, mon enfant, que cette année et toutes celles de ma vie sont àvous ; cest un tissu, cest une vie tout entière qui vous est dévouée jusquaudernier soupir. Vos moralités sont admirables : il est vrai que le temps passepartout, et passe vite ; vous criez après lui parce quil vous emporte toujoursquelque chose de votre belle jeunesse; mais il vous en reste beaucoup. Pourmoi, je le vois courir avec horreur, et mapporter en passant laffreuse vieil-lesse, les incommodités, et enfin la mort 1 2 * . Voilà de quelle couleur sont lesréflexions dune personne de mon âge : priez Dieu, ma fille, quil men fassetirer la conclusion que le christianisme nous enseigne.

Je vois souvent Corbinelli, il est votre adorateur, et comprend bien aisémentles sentiments que jai pour vous : je len aime encore mieux. Jestime fortBar-bantane 9 ; cest un des plus braves hommes du monde, dune valeur romanes-que, dont jai ouï parler mille fois à Pmssy, qui étoit son ami ; ils sont frèresdarmes. Madame de Sanzei 5 a encore la rougeole, mais sur la fin. Coulanges(son frère) ne la point quittée. Madame de Coulanges est chez madame deBagnols, qui est dans notre grande maison. Jai le cœur serré à nen pouvoirplus, quand je suis dans cette grande chambre jai tant vu ma très-chère ettrès-aimable enfant; il ne me faut guère toucher sur ce sujet pour me toucher auvif. jespère des nouvelles de votre paix. Justitia etpax osculcitsesiint : savez-vousle latin? Vous êtes trop plaisante. Adieu, ma fille, adieu, la chère tendresse demon cœur, vous nêtes oubliée en aucun lieu. Votre frère est très-persuadé devotre amitié ; il vous aime de passion, à ce quil dit, et je le crois.

1 Madame de Sévigné avait alors quarante-huit ans.

2 Homme de qualité de Provence attaché à M. le Prince,

5 Anne-Marie de Coulanges, femme de Louis Turpin de Crissé, comte de Sanzei.