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LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNE
A LA MÊME
A Paris, lundi 15 janvier 1074.
J’allai donc dîner samedi chez M. de Pomponne, comme je tous avois dit, etpuis, jusqu’à cinq heures, il fut enchanté, enlevé, transporté de la perfectiondes vers de la Poétique de Despréaux. D’IIacqueville y étoit; nous parlâmesdeux ou trois fois du plaisir que j’aurois de vous la voir entendre. M. de Pom-ponne se souvient d’un jour que vous étiez petite fille chez mon oncle de Sévi-gné; vous étiez derrière une vitre avec votre frère, plus belle, dit-il, qu’un ange;vous disiez que vous étiez prisonnière, que vous étiez une princesse chasséede chez son père; votre frère étoit beau comme vous : vous aviez neuf ans. Ilme fit souvenir de cette journée ; il n’a jamais oublié aucun moment où il vousait vue. Il se fait un plaisir de vous revoir, qui me paroît le plus obligeant dumonde. Je vous avoue, ma très-aimable chère, que je couve une grande joie;mais elle n’éclatera pas que je ne sache votre résolution.
M. deVillars est arrivé d’Espagne; il nous a conté mille choses fort amusantesdes Espagnoles. J’ai vu enfin la Marans dans sa cellule ; je disois autrefois danssa loge. Je la trouvai fort négligée : pas un cheveu, une cornette de vieux pointde Venise, un mouchoir noir, un manteau gris effacé, une vieille jupe. Elle futaise de me voir : nous nous embrassâmes tendrement ; elle n’est pas fort chan-gée. Nous parlâmes de vous d’abord ; elle vous aime autant que jamais, et meparoît si humiliée, qu’il n’y a pas moyen de ne pas l’aimer. Il fut question en-suite de sa dévotion; elle me dit qu’il étoit vrai que Dieu lui avoit fait des grâces,dont elle a une sensible reconnoissance : ces grâces ne sont rien du tout qu’unegrande foi, un tendre amour de Dieu, et une horreur pour le monde ; tout celajoint à une si grande défiance d’elle-même et deses foiblesses, qu’elle est per-suadée que, si elle prenoit l’air un moment, cette grâce si divine s’évaporeroit.Je trouvai que c’étoitune fiole d’essence qu’elle conservoit chèrement dans lasolitude : elle croit que le monde lui feroit perdre cette liqueur précieuse, etmême elle craint le tracas de la dévotion. Madame de Schomberg dit qu’elle estUne vagabonde au prix de madame de Marans : cette humeur sauvage que vousconnoissiez s’est tournée en passion pour la retraite : le tempérament ne sechange pas. Elle va à pied à sa paroisse, et lit tous nos bons livres ; elle tra-vaille, elle prie Dieu ; ses heures sont réglées ; elle mange quasi toujours danssa chambre : elle voit madame de Schomberg à de certaines heures : elle haitautant les nouvelles du monde qu’elle les aimoit ; elle excuse autant le prochain