LETTRES DE MADAME DE SEVIGNE
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ponnc de la charmante idée qu’il a conservée de vous, et de l’envie qu’il a devous voir. Voilà votre petit frère qui arrive ; le cardinal do Retz me fait dire qu’ilest arrivé : arrivez donc tous à la bonne heure. Ma chère enfant, je suis toute àvous ; ce n’est point pour finir une lettre, c’est pour dire la plus grande véritéd u inonde, et celle que je sens le mieux dans mon cœur. Mademoiselle de Méryne vous écrit point : on commence à négliger ce commerce, dans l’espé-rance de mieux. Mon fds vous embrasse tendrement, et moi les chers Grignans.
A LA MÊME
A Paris, lundi 5 février 1074.
Il y a aujourd’hui 1 2 bien des années, ma fdle, qu’il vint au monde une créa-ture destinée à vous aimer préférablement à toutes choses. Je prie votre imagi-nation de n’aller ni à droite ni à gauche, cet homme-là, sire, c’étoit moi-même*.Il y eut hier trois ans que j’eus une des plus sensibles douleurs de ma vie :vous partîtes pour la Provence, où vous êtes encore. Ma lettre seroit longue,sijevoulois vous expliquer toutes les amertumes que je sentis, et que j’ai sen-ties depuis en conséquence de cette première. Mais revenons : je n’ai point reçude vos lettres aujourd’hui ; je ne sais s’il m’en viendra ; je ne le crois pas, ilest trop tard. J’en attendois cependant avec impatience; je voulois apprendrevotre départ d’Aix, afin de pouvoir supputer un peu juste votre retour ; tout lemonde m’en assassine, et je ne sais que répondre. Je ne pense qu’à vous et àvotre voyage : si je reçois de vos lettres, après avoir envoyé celle-ci, soyez enrepos : je ferai assurément tout ce que vous me manderez. Je vous écris au-jourd’hui un peu plus tôt qu’à l’ordinaire. M. deCorbinelli et mademoiselle deMéry sont ici, qui ont dîné avec moi. Je m’en vais à un petit opéra de Molière,beau-père d’Itier, qui se chante chez Pélissari; c’est une musique très-par-faite. M. le Prince, M. le Duc et madame la Duchesse y seront. Je m’en iraipeut-être de là souper chez Gourville avec madame de la Fayette, M. le Duc,madame de Thianges, M. de Vivonne, à qui l’on dit adieu, et qui s’en va de-main. Si cette partie est rompue, j’irai chez madame de Chaulnes; j’en suisextrêmement priée par la maîtresse du logis et par les cardinaux de Retz et deRouillon, qui me l’avoient fait pi omettre : le premier est dans une extrême
1 Le 5 février 1626, jour de la naissance de madame de Sévigné.
2 Vers de Marot dans son épitre au roi, four avoir été desrobë.
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