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Lettres choisies de Madame de Sévigné / precédées d'une notice par Grouvelle ; d'observations littéraires par Suard ; accompagnées de notes explicatives sur les faits et sur les personnages du temps ; ornées d'une galerie de portraits historiques ; dessinés par Staal ; gravés au Burin par Massard, F. Delannoy, Regnault, Outhwaitte, etc.
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LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNE

impatience de vous voir; il vous aime chèrement. Voilà une lettre quilmenvoie.

On avoit cru que mademoiselle de Blois 1 avoit la petite vérole, mais celanest pas. On ne parle point des nouvelles dAngleterre : cela fait jugerquelles ne sont pas bonnes. Il nv a eu quun bal ou deux à Paris dans toutce carnaval. On y a vu quelques masques, mais peu. La tristesse est grande :les assemblées de Saint-Germain sont des mortifications pour le roi, et seule-ment pour marquer la cadence du carnaval.

Le P. Bourdaloue fit un sermon le jour de Notre-Dame, qui transportatout le monde : il étoit dune force à faire trembler les courtisans; et jamaisprédicateur évangélique na prêché si hautement ni si généreusement les véritéschrétiennes. Il étoit question de faire voir que toute-puissance doit être sou-mise à la loi, à lexemple de Notre-Seigneur, qui fut présenté au Temple; enfin,ma tille, cela fut porté au point de la plus haute perfection, et certains en-droits furent poussés comme les auroit poussés lapôtre saint Paul.

Larchevêque de Reims 2 revenoit hier fort vite de Saint-Germain; cétoitcomme un tourbillon : il croit être bien grand seigneur, mais scs gens lecroient encore plus que lui. Ils passoient au travers de Nanterre, tra, tra,Ira; ils rencontrent un homme à cheval : Gare! gare! Ce pauvre homme veutse ranger, son cheval ne veut pas ; et enfin le carrosse et les six chevaux ren-versent cul par-dessus tête le pauvre homme et le cheval, et passent par-dessus,et si bien par-dessus, que le carrosse en fut versé et renversé. En même tempslhomme et le cheval, au lieu de samuser à être roués et estropiés, se relèventmiraculeusement, remontent lun sur lautre, et senfuient et courent encore,pendant que les laquais de larchevêque et le cocher, et larchevêque même,se mettent à crier : Arrête, arrête ce coquin! qu'on lui donne cent coups!Larchevêque, en racontant ceci, disoit : « Si javois tenu ce maraud-, jelui aurois rompu les bras et coupé les oreilles. »

Je dînai hier encore chez Gourville avec madame de Langeron, madame dela Fayette, madame de Coulanges, Corbinelli, labbé Têtu, Briole et mon fils :votre santé y fut célébrée, et un jour pris pour vous y donner à dîner. Adieu,ma très-chère et très-aimable ; je ne puis vous dire à quel point je vous sou-haite. Je men vais encore adresser cette lettre à Lyon. Jai envoyé les deuxpremières au chamarier ; il me semble que vous y devez être, ou jamais. Jereçois dans ce moment votre lettre du 28 ; elle me ravit. Ne craignez point, mabonne, que majoie se refroidisse. Je no suis occupée que de cette joie sensible

* Fille du roi et de madame de la Yallière,- M. le Tellier, frère de M. de Louvois.