LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNÉ
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cinq ou six heures; je vais le soir, quand je n’ai point d’affaires, chez quel-qu’une de mes amies; je me promène selon les quartiers; mais je fais tout céderau plaisir d’ètrc avec notre cardinal : je ne perds aucune des heures qu’ilme peut donner, et il m’en donne beaucoup : j’en sentirai mieux son départ etson absence. Il n’importe; je ne songe jamais à m’épargner; après vousavoir quittée, je n’ai plus rien à craindre : j’irois un peu à Livry sans luiet sans vos affaires, mais je mets les choses au rang qu’elles doivent être,et ces deux choses sont bien au-dessus de mes fantaisies.
Je n’ai point encore reçu vos lettres ; croyez, ma bonne, qu’il n’est pas pos-sible d’aimer plus que je vous aime; je ne suis animée que de ce qui a quelquerapport à vous. Madame de Rochebonnc m’a écrit très-tendrement ; elle conteavec quels sentiments vous reçûtes et vous lûtes mes lettres à Lyon. Vousêtes donc foible aussi bien que moi, ma très-chère enfant.
A LA MÊME
A Paris, mercredi 19 juin 1615.
Je vous assure, ma très-chère, qu’aprèsl’adieu que je vous dis à Fontainebleauet qui ne peut être comparé à nul autre, je n’en pouvois faire un plus doulou-reux que celui que je fis hier au cardinal de Retz, chezM. de Caumartin, à quatrelieues d’ici. J’y fus lundi dernier; je le trouvai au milieu de ses trois fidèles amis;leur contenance triste me fit venir les larmes aux yeux, et, quand je vis Son Émi-nence avec sa fermeté, mais avec toute sa bonté et sa tendresse pour moi, j’euspeine à soutenir cette vue. Après le dîner nous allâmes causer dans les plusagréables bois du monde; nous y fûmes jusqu’à six heures dans plusieurs sortesde conversations, si bonnes, si tendres, si aimables, si obligeantes, et pour vouset pour moi, que j’en suis pénétrée ; et je vous redis encore, mon enfant, quevous ne sauriez trop l’aimer ni l’honorer. Madame de Caumartin arriva de Pa-ris, et avec tous les hommes qui étoient restés au logis elle vint nous trouverdans ce bois. Jevoulus m’en retourner à Paris ; ils m’arrêtèrent à coucher sansbeaucoup de peine : j’ai mal dormi. Le matin j’ai embrassé notre cher car-dinal avec beaucoup de larmes, et sans pouvoir dire un mot aux autres. Jesuis revenue tristement ici, où je ne puis me remettre encore de cette sépa-ration. Elle a trouvé la fontaine assez en train; mais, en vérité, elle l’auroitouverte, quand elle auroit été fermée.
M. le Duc fait le siège de Lirnhourg. M. le Prince est demeuré auprès du