LETTRES DE MADAME DE SÉV1GNÉ
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courir les rues incognito et sc promener aux Tuileries. Comme Madame n’estpointsur le pied d’être galante, elle se joue parfaitement bien de sa dignité. Onattend à toute heure madame de Toscane ; c’est encore un des biens de la châssede Sainte-Geneviève. Je vis hierune de vos lettres entre les mains de l’abbé dePontcarré : c’est la plus divine lettre du monde ; il n’y a rien qui ne piqueet qui ne soit salé. Il a envoyé une copie à l’Éminence, car l’original estgardé comme la châsse. Adieu, ma très-chère et très-parfaitement aimée ;vous êtes si vraie, que je ne rabats rien sur tout ce que vous inc dites devotre tendresse ; vous pouvez juger si j’en suis touchée.
A LA MÊME
A Paris, mercredi 24 juillet 1675.
Il fait bien chaud aujourd’hui, ma très-chère belle; et, au lieu de m’in-quiéter dans mon lit, la fantaisie m’a pris de me lever, quoiqu’il ne soitque cinq heures du matin, pour causer un peu avec vous.
Le roi arriva dimanche matin à Versailles ; la reine, madame deMontespanet toutes les dames étoient allées dès le samedi reprendre tous leurs apparte-ments ordinaires. Un moment après être arrivé, le roi alla faire ses visites. Laseule différence, c’est'qu’on joue dans ces grands appartements, que vous con-noissez. J’en saurai davantage ce soir avant que de fermer ma lettre. Ce quifait que je suis si mal instruite de Versailles, c’est que je revins hier au soirde Pomponne, où madame de Pomponne nous avoit engagés d’aller, d’IIacque-ville et moi, avec tant d’empressement, que nous n’avons pu ni voulu y man-quer. M. de Pomponne, en vérité, fut aise de nous voir : vous avez été célébréedans ce peu de temps avec toute l’estime et 1 amitié imaginables. Nous avons fortcausé; une de nos folies a été de souhaiter de découvrir tous les dessous decartes de toutes les choses que nous croyons voir et que nous ne voyons point,tout ce qui se passe dans les familles, où nous trouverions de la haine, delàjalousie, de la rage, du mépris, au lieu de toutes les belles choses qu’on metau-dessus du panier, et qui passent pour des vérités. Je souhaitois un cabinettout tapissé de dessous de cartes au lieu de tableaux ; cette folie nous mena bienloin, et nous divertit fort. Nous voulions casser la tête à d’IIacqueville pour enavoir, et nous trouvions plaisant d’imaginer que de la plupart des choses quenous croyions voir on nous détromperoit. Vous pensez donc que cela est ainsidans une telle maison ; vous pensez que l’on s’adore en cet endroit-là : tenez,