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Lettres choisies de Madame de Sévigné / precédées d'une notice par Grouvelle ; d'observations littéraires par Suard ; accompagnées de notes explicatives sur les faits et sur les personnages du temps ; ornées d'une galerie de portraits historiques ; dessinés par Staal ; gravés au Burin par Massard, F. Delannoy, Regnault, Outhwaitte, etc.
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LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNÉ

voyez : on sy hait jusquà la fureur ; et ainsi (le tout le reste. Vous pensez quela cause dun tel événement, cest une telle chose : cest le contraire. Enun mot, le petit démon qui nous tireroit les rideaux nous divertirait extrê-mement. Vous voyez bien, ma très-belle, quil faut avoir bien du loisirpour samuser à vous dire de telles bagatelles \ voilà ce que cest que deséveiller matin; voilà comme fait M. de Marseille : jaurois fait aujour-dhui des visites aux flambeaux, si nous étions en hiver.

Vous avez donc toujours votre bise : ah! ma fille, quelle est ennuyeuse !Nous avons chaud, nous autres : il ny a plus quen Provence lon ait froid.Je suis très-persuadée que notre châsse (de Sainte-Geneviève) a fait ce chan-gement; car, sans elle, nous apercevions comme vous que le procédé du soleilet des saisonsétoit changé; je crois quejeusse trouvé, comme vous, quecétoitla vraie raison qui nous avoit précipité tous ces jours auxquels nous avions tantde regret. Pour moi, mon enfant, jen sentois une véritable tristesse, commejai senti toute la joie de passer les étés et les hivers avec vous ; mais, quand ona le déplaisir de voir ce temps passé, et passé pour jamais, cela fait mou-rir : il faut mettre à la place de cette pensée lespérance de se revoir.

Jattends un peu de frais pour me purger, et un peu de paix en Bretagnepour partir. Madame de Lavardin, madame de la Troche, M. dIIarouïs et moi,nous consultons notre voyage, et nous ne voulons pas nous aller jeter dans la fu-reur qui agite notre province; elle augmente tous les jours. Ces démons sont venuspiller et brûler jusques auprès de Fougères ; cest un peu trop près desRochers.On a recommencé à piller un bureau à Rennes ; madame de Chaulnes est àdemi morte des menaces quon lui fait tous les jours ; on me dit hier quelleétoit arrêtée, et que même les plus sages lont retenue, et ont mandé à M. deChaulnes, qui est au Fort-Louis, que si les troupes quil a demandées font unpas dans la province, madame de Chaulnes court risque dêtre mise en pièces.Il nest cependant que trop vrai quon doit envoyer des troupes, et on araisonde le faire; car, dans létat sont les choses, il ne faut pas de remèdes anodins ;mais ce ne serait pas une sagesse de partir avant que de voir ce qui arrivera decet extrême désordre. On croit que la récolte pourra séparer toute cette belleassemblée ; car enfin il faut bien quils ramassent leurs blés : ils sont six ousept mille, dont le plus habile nentend pas un mot de françois. M. Boucheratme contoit lautre jour quun curé avoit reçu devant ses paroissiens une pendulequon lui envoyoit de France, car cest ainsi quils disent. Ils se mirent tous àcrier en leur langage que cétoit la gabelle, et quils levoyoient fort bien. Lecuré habile leur dit sur le même ton : «Point du tout, mes enfants, ce nest,point la gabelle; vous ne vous y connoissez pas : cest le jubilé. » En mêmetemps les voilà à genoux. Que dites-vous de lesprit fin de ces messieurs? Quoi