LETTRES DE MADAME DE SÉViGNÉ
2'Jè
il s’est épuisé à lire : eh ! mon Dieu ! n’avoit-il pas tout lu 7 Je suis ravie, matille, quand vous parlez avec couliance de l’amitié que j’ai pour vous ; je vousassure que vous ne sauriez trop croire combien vous faites toute la joie, toutle plaisir et toute la tristesse de ma vie, ni enfin tout ce que vous m’êtes.
A LA MÊME
A Vichy, lundi au soir, l or juin 1676.
Allez vous promener, madame la comtesse, de venir me proposer de nevous point écrire ; apprenez que c’est ma joie, et le plus grand plaisir que j’aieici. Voilà un plaisant régime que vous me proposez ; laissez-moi conduire cetteenvie en toute liberté, puisque je suis si contrainte sur les autres choses que jevoudrois faire pour vous ; et ne vous avisez pas de rien retrancher de vos lettres :je prends mon temps; et la manière dont vous vous intéressez à ma santém’empêche bien de vouloir y faire la moindre altération. Vos réflexions surles sacrifices que l’on fait à la raison sont fort justes dans l’état où noussommes. Il est bien vrai que le seul amour de Dieu peut nous rendre heu-reux en ce monde et en l’autre : il y a très-longtemps qu’on le dit ; mais vousy avez donné un tour qui m’a frappée.
C’est un beau sujet de méditation que la mort du maréchal de Itochefort : unambitieux dont l’ambition est satisfaite, mourir à quarante ans ! c’est quelquechose de bien déplorable. Il a prié en mourant la comtesse de Guiche de venirreprendre sa femme à Nanci, et lui laisse le soin de la consoler. Je trouvequ’elle perd par tant de côtés, que je ne crois pas que ce soit une chose aisée.Voilà une lettre de madame de la Fayette, qui vous divertira. Madame de Bris-sac étoit venue ici pour une certaine colique ; elle ne s’en est pas bien trouvée ;elle est partie aujourd’hui de chez Bayard, après y avoir brillé, et dansé, et fri-cassé chair et poisson. Le chanoine (madame de Longueval) m’a écrit, il mesemble que j’avois échauffé sa froideur par la mienne. Je la connois, et le moyende lui plaire, c’est de ne lui rien demander. Madame de Brissac et elle formentle plus bel assortiment de feu et d’eau que j’aie jamais vu. Je voudrois voircette duchesse faire main basse dans votre place des Prêcheurs 1 sans aucuneconsidération de qualité ni d’àge : cela passe tout ce que l’on peut croire. Vousêtes une plaisante idole ; sachez qu’elle trouveroit fort bien à vivre où vousmourriez de faim.
1 Place publique à Aix,