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Lettres choisies de Madame de Sévigné / precédées d'une notice par Grouvelle ; d'observations littéraires par Suard ; accompagnées de notes explicatives sur les faits et sur les personnages du temps ; ornées d'une galerie de portraits historiques ; dessinés par Staal ; gravés au Burin par Massard, F. Delannoy, Regnault, Outhwaitte, etc.
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LETTRES DE MADAME DE SÉV1GNÉ

Mais parlons de la charmante douche ; je vous en ai fait la description.Jen suis à la quatrième ; jirai jusquà huit. Mes sueurs sont si extrêmes,que je perce jusquà mes matelas ; je pense que cest toute leau que jai huedepuis que je suis au monde. Quand on entre dans ce lit, il est vrai quonnen peut pl lis : la tète et tout le corps sont en mouvement, tous les espritsen campagne, des battements partout. Je suis une heure sans ouvrir labouche, pendant laquelle la sueur commence, et continue deux heures du-rant ; et, de peur de mimpatienter, je fais lire mon médecin, qui me plaît ;il vous plairoit aussi. Je lui mets dans la tète dapprendre la philosophie devotre père Uescartes ; je ramasse des mots que je vous ai ouï dire. 11 saitvivre ; il nest point charlatan ; il traite la médecine en galant homme ; enlinil mamuse. Je vais être seule, et jen suis fort aise : pourvu quon 11e môtepas le pays charmant, la rivière dAllier, mille petits bois, des ruisseaux,des prairies, des moutons, des chèvres, des paysannes qui dansent la bourréedans les champs, je consens de dire adieu à tout le reste ; le pays seul meguérirait. Les sueurs, qui affoihlissent tout le monde, me donnent de la force,et me font voir que ma foiblesse venoit des superfluités que javois encoredans le corps. Mes genoux se portent bien mieux ; mes mains 11e veulentpas encore, mais elles le voudront avec le temps. Je boirai encore huit jours,du jour de la Fête-Dieu, et puis je penserai avec douleur à méloigner devous. Il est vrai que ce meût été une joie bien sensible de vous avoir iciuniquement à moi ; vous y avez mis une clause, de retourner chacun chezsoi, qui ma fait transir : nen parlons plus, ma chère enfant, voilà qui estfait. Songez à faire vos efforts pour venir me voir cet hiver; en vérité, jecrois que vous devez en avoir quelque envie, et que M. de Grignan doit sou-haiter que vous me donniez cette satisfaction. Jai à vous dire que vous faitestort à ces eaux de les croire noires ; pour noires, non ; pour chaudes, yui.Les Provençaux saccommoderoient mal de cette boisson ; mais quon metteune herbe ou une fleur dans cette eau bouillante, elle en sort aussi fraîcheque lorsquon la cueille ; et, au lieu de griller et de rendre la peau rude,cette eau la rend douce et unie: raisonnez-dessus. Adieu, ma chère en-fant; sil faut, pour profiter des eaux, ne guère aimer sa fille, jy renonce.Vous me mandez des choses trop aimables, et vous lêtes trop aussi quandvous voulez. Nest-il pas vrai, monsieur le comte, que vous êtes heureux del'avoir? Et quel présent vous ai-je fait !