LETTRES RK MADAME DK SÉVIGNË
297
A LA MÊME
A Yicliy, lundi 8 juin 1(176.
.Ne doutez pas, ma fille, que je ne sois touchée très-sensiblement de préfé-rer quelque chose à vous qui m’êtes si chère : toute ma consolation, c’est quevous ne pouvez ignorer mes sentiments, et que vous verrez dans ma conduiteun beau sujet de réfléchir, comme vous faisiez l’autre jour, touchant la préfé-rence du devoir sur l’inclination. Mais je vous conjure, et M. de Grignan, devouloir bien me consoler cet hiver de cette violence qui coiite si cher à moncœur. Voilà donc ce qui s’appelle la vertu et la reconnoissance : je ne m’é-tonne pas si l’on trouve si peu de presse dans l’exercice de ces belles vertus. Jen’ose en vérité appuyer sur ces pensées ; elles troublent entièrement la tran-quillité qu’on ordonne en ce pays. Je vous conjure donc une bonne fois de voustenir pour toute rangée chez moi, comme vous y étiez, et de croire encore quevoilà précisément la chose que je souhaite le plus fortement. Vous êtes enpeine de ma douche, ma très-chère : je l’ai prise huit matins, comme je vousl’ai mandé ; elle m’a fait suer abondamment ; c’est tout ce qu’on en souhaite, et,bien loin de m’en trouver plus foible, jem’en trouve plusforte. Il est vrai quevous m’auriezété d’une grande consolation; je doute cependant quej’eusse vouluvous souffrir dans cette fumée. Pour ma sueur, elle vous auroit fait un peu depitié; mais enfin je suis le prodige de Vichy, pour avoir soutenu la douchecourageusement. Mes jarrets en sont guéris ; si je fermois mes mains, il n’yparoîtroit plus. Pour les eaux, j’en prendrai jusqu’à samedi ; c’est mon sei-zième jour ; elles me purgent et me font beaucoup de bien.
Tout mon déplaisir, c’est que vous ne voviezpoint danser les bourrées de cepays; c’est la plus surprenante chose du monde. Des paysans, des paysannes,une oreille aussi juste que vous, une légèreté, une disposition... enfin j’en suisfolle. Je donne tous les soirs un violon avec un tambour de basque, à très-petits frais; et dans ces prés et ces jolis bocages c’est une joie que de voirdanser les restes des bergers et des bergères du Pignon 1 . Il m’est impossible dene vous pas souhaiter, toute sage que vous êtes, à ces sortes de folies.
Nous avons Sibylle Citme'e 2 toute parée, tout habillée en jeune personne.Elle croit guérir ; elle rne fait pitié. Je crois que ce seroit une chose possible,
1 Petite rivière h laquelle le roman de VAsln’e a donné de la célébrité.
1 Madame de Péquignv.
38