Buch 
Lettres choisies de Madame de Sévigné / precédées d'une notice par Grouvelle ; d'observations littéraires par Suard ; accompagnées de notes explicatives sur les faits et sur les personnages du temps ; ornées d'une galerie de portraits historiques ; dessinés par Staal ; gravés au Burin par Massard, F. Delannoy, Regnault, Outhwaitte, etc.
Entstehung
JPEG-Download
 

298

LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNÉ

si cétoit ici la fontaine de Jouvence. Ce que vous dites sur la liberté que prendla mort dinterrompre la fortune est incomparable ; cest ce qui doit consolerde ne pas être au nombre de ses favoris; nous en trouverons la mort moinsamère. Vous me demandez si je suis dévote; hélas! non, dont je suis très-fâ-chée; mais il me semble que je me détache en quelque sorte de ce qui sappellele monde. La vieillesse et un peu de maladie donnent le temps de faire degrandes réflexions ; mais ce que je retranche sur le public, il me semble que jevous le redonne : ainsi je navance guère dans le pays du détachement; etvous savez que le droit du jeu serait de commencer par effacer un peu ce quitient le plus au cœur.

Madame de Montespan partit jeudi de Moulins dans un bateau peint et doré,meublé de damas rouge, que lui avoit fait préparer M. lintendant, avec millechiffres, mille banderoles de France et de Navarre; jamais il ny eut rien deplus galant. Cette dépense va à plus de mille écus; mais il en fut payé toutcomptant par la lettre que la belle écrivit au roi : elle ny parloit, à ce quellelui dit, que de cette magnificence. Elle ne voulut point se montrer aux femmes ;mais les hommes la virent à lombre de M. lintendant. Elle sest embarquée surlAilier, pour trouver la Loire à Nevers, qui doit la mener à Tours, et puis àFon-tevrault, elle attendra le retour du roi, qui est différé par le plaisir quilprend au métier delà guerre, Je ne sais si on aime cette préférence.

A LA MÊME

A Vichy, jeudi au soir, 11 juin 1670.

Vous seriez la bienvenue, ma fille, de venir me dire quà cinq heures du soirje ne dois pas vous écrire ; cest ma seule joie, cest ce qui mempêche de dor-mir. Si javois envie de faire un doux sommeil, je naurois quà prendre lescartes ; rien ne mendort plus sûrement. Si je veux être éveillée, comme onlordonne, je nai quà penser à vous, à vous écrire, à causer avec vous desnouvelles de Vichy ; voilà le moyen de môter toute sorte dassoupissement.Jai trouvé ce matin à la fontaine un bon capucin ; il ma humblement saluée ;jai fait aussi la révérence de mon côté, car jhonore la livrée quil porte. Il acommencé par me parler de la Provence, de vous, de M. de Roquesante, demavoir vue à Aix, de la douleur que vous aviez eue de ma maladie. Je vou-drais que vous eussiez vu ce que mest devenu ce bon père dès le moment quilma paru si bien instruit. Je crois que vous ne lavez jamais ni vu ni remarqué ;