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LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNÉ
si c’étoit ici la fontaine de Jouvence. Ce que vous dites sur la liberté que prendla mort d’interrompre la fortune est incomparable ; c’est ce qui doit consolerde ne pas être au nombre de ses favoris; nous en trouverons la mort moinsamère. Vous me demandez si je suis dévote; hélas! non, dont je suis très-fâ-chée; mais il me semble que je me détache en quelque sorte de ce qui s’appellele monde. La vieillesse et un peu de maladie donnent le temps de faire degrandes réflexions ; mais ce que je retranche sur le public, il me semble que jevous le redonne : ainsi je n’avance guère dans le pays du détachement; etvous savez que le droit du jeu serait de commencer par effacer un peu ce quitient le plus au cœur.
Madame de Montespan partit jeudi de Moulins dans un bateau peint et doré,meublé de damas rouge, que lui avoit fait préparer M. l’intendant, avec millechiffres, mille banderoles de France et de Navarre; jamais il n’y eut rien deplus galant. Cette dépense va à plus de mille écus; mais il en fut payé toutcomptant par la lettre que la belle écrivit au roi : elle n’y parloit, à ce qu’ellelui dit, que de cette magnificence. Elle ne voulut point se montrer aux femmes ;mais les hommes la virent à l’ombre de M. l’intendant. Elle s’est embarquée surl’Ailier, pour trouver la Loire à Nevers, qui doit la mener à Tours, et puis àFon-tevrault, où elle attendra le retour du roi, qui est différé par le plaisir qu’ilprend au métier delà guerre, Je ne sais si on aime cette préférence.
A LA MÊME
A Vichy, jeudi au soir, 11 juin 1670.
Vous seriez la bienvenue, ma fille, de venir me dire qu’à cinq heures du soirje ne dois pas vous écrire ; c’est ma seule joie, c’est ce qui m’empêche de dor-mir. Si j’avois envie de faire un doux sommeil, je n’aurois qu’à prendre lescartes ; rien ne m’endort plus sûrement. Si je veux être éveillée, comme onl’ordonne, je n’ai qu’à penser à vous, à vous écrire, à causer avec vous desnouvelles de Vichy ; voilà le moyen de m’ôter toute sorte d’assoupissement.J’ai trouvé ce matin à la fontaine un bon capucin ; il m’a humblement saluée ;j’ai fait aussi la révérence de mon côté, car j’honore la livrée qu’il porte. Il acommencé par me parler de la Provence, de vous, de M. de Roquesante, dem’avoir vue à Aix, de la douleur que vous aviez eue de ma maladie. Je vou-drais que vous eussiez vu ce que m’est devenu ce bon père dès le moment qu’ilm’a paru si bien instruit. Je crois que vous ne l’avez jamais ni vu ni remarqué ;