LETTRES DE MADAME DE SÈVIGNÉ
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mais c’est assez de vous savoir nommer. Le médecin q ne je tiens ici pour causeravec moi ne pouvoit se lasser de voir comme naturellemen tje m’é fois attachée àce père. Je l’ai assuré que s’il alloiten Provence, et qu’il vous fit dire qu’il a tou-jours été avec moi à Vichy, il seroit pour le moins aussi bien reçu. Il m’aparu qu’il mouroit d’envie de partir pour vous aller dire des nouvelles dema santé. Hors mes mains, elle est parfaite; et je suis assurée que vousauriez quelque joie de me voir et de m’embrasser en l’état où je suis, sur-tout après avoir su dans quel état j’étois auparavant. Nous verrons si vouscontinuerez à vous passer de ceux que vous aimez, ou si vous voudrez bienleur donner la joie de vous voir : c’est où d’IIacqueville et moi nous vous at-tendons.
La bonne Péquigny est survenue à la fontaine. C’est une machine étrange ;elle veut faire tout comme moi, afin de se porter comme moi. Les médecinsd’ici lui disent que oui, et le mien se moque d’eux. Elle a pourtant bien de l’es-prit avec ses folies et ses foiblesses ; elle a ditcinq ou six choses très-plaisantes.C’est la seule personne que j’aie vue qui exerce sans contrainte la vertu de li-béralité. Elle a deux mille cinq cents louis qu’elle a résolu de laisser dans lepays. Elle donne, elle jette, elle habille, elle nourrit les pauvres. Si on lui de-mande une pistole, elle en donne deux. Je n’avois fait qu’imaginer ce que jevois en elle. Il est vrai qu’elle a vingt-cinq mille écus de rente, et qu’à Pariselle n’en dépense pas dix mille. Voilà ce qui fonde sa magnificence ; pour moi,je trouve qu’elle doit être louée d’avoir la volonté avec le pouvoir, car ces deuxchoses sont quasi toujours séparées.
Vendredi à midi.
Je viens de la fontaine, c’est-à-dire à neuf heures, et j’ai rendu mes eaux;ainsi, ma très-aimable belle, ne soyez point fâchée que je fasse une légère ré-ponse à votre lettre. Au nom de Dieu, fiez-vous à moi, et riez, riez sur ma pa-role : je ris aussi quand je puis. Je suis un peu troublée de l’envie d’aller à Gri-gnan, où je n’irai pas. Vous me faites un plan de cet été et de cet automne, quime plaît et qui me convient. Je serois aux noces deM. de la Garde, j’y tiendroisma place, j’aiderois à vous venger de Livry ; je chanterais : « Le plus sage s’en-tête et s'engage sans savoir comment. » Enfin, Grignan et tous ses habitants metiennent au cœur. Je vous assure que je fais un acte généreux et très-généreux dem’éloigner de vous.
Que je vous aime de vous souvenir si à propos de nos .Essais de morale! je lesestime et lesadmire. 11 est vrai quele moide M. delà Garde va se multiplier ; tan t.mieux, tout en est bon. Je le trouve toujours à mon gré, comme à Paris. Je n’ai