LETTRES DE MADAME DE SÉVlüN'É
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A LA MÊME
A Laiiglai-, chez M. l’abbé bavard, lundi 15 juin 1670.
J’arrivai ici samedi, comme je vous Pavois mandé. Je me purgeai Lier pourm’acquitter du cérémonial de Vichy, comme vous vous acquittiez l’autre jourdes compliments de province à vos dames de carton 1 . Je me porte fort bien,le chaud achèvera mes mains. Je jouis avec plaisir et modération de la bridequ’on m’a mise sur le cou : je me promène un peu tard ; je reprends monheure de me coucher ; mon sommeil se raccoutume avec le matin ; je ne suisplus une sotte poule mouillée ; je conduis pourtant toujours ma barque avec sa-gesse ; et, si je m'égarais, il n’y aurait qu’à me crier rhumatisme : c’est un motqui me ferait bien vite rentrer dans mon devoir. Plût à Dieu, ma fille, que, parun effet de magie blanche ou noire, vous puissiez être ici ! vous aimeriez pre-mièrement les solides vertus du maître du logis, la liberté qu’on y trouve plusgrande qu’à Fresne 2 , et vous admireriez le courage et la hardiesse qu’il aeus de rendre une affreuse montagne la plus belle, la plus délicieuse et laplus extraordinaire chose du monde. Je suis assurée que vous seriez frappéede cette nouveauté. Si cette montagne étoit à Versailles, je ne doute pointqu’elle n’eût scs parieurs contre les violences dont l’art opprime la pauvrenature, dans l’effet court et violent de toutes les fontaines. Les hautbois etles musettes font danser la bourrée d’Auvergne aux faunes d’un bois odorifé-rant, qui fait souvenir de vos parfums de Provence ; enfin, on y parle de vous,on y boit à votre santé ; ce repos m’a été agréable et nécessaire.
Je serai mercredi à Moulins, où j’aurai une de vos lettres, sans préjudicede celle que j’attends après dîner. 11 y a dans ce voisinage des gens plus rai-sonnables et d’un meilleur air que je n’en ai vu en nulle autre province ;aussi ont-ils vu le monde et ne l’ont pas oublié. L’abbé Bayard me paraîtheureux, et parce qu’il l’est, et parce qu’il veut l’ctrc. Pour moi, ma chèrecomtesse, je ne puis l’être sans vous : mon âme est toujours agitée de crainte,d’espérance, et surtout de voir tous les jours écouler ma vie loin de vous ;je ne [>uis m’accoutumer à la tristesse de cette pensée. Je vois le temps quicourt et qui vole, et je ne sais où vous reprendre. Je veux sortir de cette tris-tesse par un souvenir qui me revient d’un homme qui me parloilen Bretagne
1 \ ovez la lettre précédente et la note.
2 Chezmadunic du Plessis-Guéncgaud.
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